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Fleuve sur mer

Guy Taillefer   27 août 2004  Loisirs
Source: Tourisme Bas-Saint-Laurent
Source: Tourisme Bas-Saint-Laurent
Jocelyne et Daniel sont un pied de nez, pour ainsi dire cyranesque, à tous ceux qui raillent l'exiguïté de la « section » des petites annonces du Devoir. Par elles, pourtant, ils habitent aujourd'hui une maison d'époque sur le rang Mississipi qui traverse le bas plateau de la région de Kamouraska, dans le Bas-Saint-Laurent. Un coin de province qui tient sa singularité de ce qu'on appelle les Monadnocks, fascinantes petites montagnes isolées, arrondies et rocheuses qui rappellent de manière à la fois vague et précise, cela dit sans vouloir étaler nos voyages, les îles verticales de la baie d'Along, au Vietnam. On y marche et on y roule.

C'est l'histoire, donc, de Jocelyne Bélanger et Daniel Michaud. Ils sont, ils étaient de Longueuil. Elle infirmière, qui a profité du virage ambulatoire pour procéder au sien propre et prendre ses jambes à son cou. La voici artiste-peintre. Lui était prof de littérature : le voici poète. Et historien régional. Daniel est un Michaud qui s'est découvert dans la région de longues racines ancestrales.

Ils travaillent bien leur talent, encore que là ne soit pas la question. La question, c'est d'abord le récit très montréalais de leur émigration. Au début des années 1990, se cherchant une maison de campagne, ils fouinent comme le commun des mortels dans le rayon d'action typique de 100 kilomètres — à « une heure et quart » de Montréal.

Ils ne trouvent pas, alors ils élargissent le périmètre, ce qui était déjà assez courageux, jusqu'à Québec. Et puis, voilà la fatidique annonce classée du Devoir. « Ça s'est fait à l'amiable, dit Daniel, c'était presque du troc. »

Pendant plus de cinq ans, ils partiront de Longueuil tous les vendredis soirs, beau temps, mauvais temps, souvent dans la tempête de neige, et rentreront le dimanche. Une dizaine d'heures aller-retour. Un peu cinglés ? C'est tout à leur honneur.

La question, c'est ensuite qu'ils ont aménagé une halte cycliste à côté de leur maison, qu'ils habitent à l'année depuis sept ou huit ans. Parenthèse utile pour s'enfiler un jus ou un café. Encore que, jaloux de leur isolement, on n'est pas sûr que cette publicité gratuite les réjouisse totalement.

Ils sortaient à peine de leur hivernation quand nous les avons vus, fin juin, et leur langue avait besoin de bouger. Sauf que, l'automne revenu, ils ne sont peut-être pas si tristes de voir tout le monde foutre le camp. Sont pas un peu longs, les longs mois d'hiver ? « Y a toujours à faire, on n'arrête pas. »

La halte cycliste est installée en marge, c'est un détour de quelques minutes, d'un itinéraire de 40 kilomètres suggéré dans Circuits de vélo au coeur des plus beaux villages du Québec (éditions Les 400 coups). Le circuit part du très très beau village de Kamouraska, tourne vers Saint-Germain et fait une boucle par un chemin qui est en bonne partie de gravier. On redescend par Saint-Pascal et on rentre à Kamouraska à contre-vent, dans l'air vif du fleuve.

Dans la descente du rang 4 Est, on plane les ailes grandes ouvertes. À défaut de savoir voler, a écrit quelqu'un, l'homme a inventé la bicyclette. Quoique le vent fasse aussi parfois comme des vagues. Le cerveau se vide alors comme un sas et le vélo se mute en voilier dérivant dans les champs de maïs et de fleurs des champs. Les agriculteurs que l'on croise, montés sur leur tracteur taciturne, sont comme des navires marchands. Se diluent pendant quelques précieux instants les sales habitudes mentales qui épandent leur venin sur la conscience.

D'habitude, on ne s'arrête qu'en pause dans la région de Kamouraska pour reprendre son souffle, le temps d'une nuit, avant de pousser vers la Gaspésie. Mais c'est de moins en moins vrai. La faune voisine de la capitale la connaît évidemment mieux que les métropolitains. Ensuite, fait remarquer Daniel, les choses ont beaucoup changé depuis une dizaine d'années. Par émulation, les B&B et les excellentes tables se sont multipliés.

Une recommandation à ceux qui voudraient éviter le resto : le propret motel Cap Blanc, « avec cuisinette » et vue imprenable sur le Saint-Laurent. Voici le topo : vous passez par la boulangerie pour le pain, par le poissonnier qui est à l'autre bout du village et par le magasin général pour les fromages régionaux et le confit de poireaux de Thérèse Leclerc, de Saint-Roch-des-Aulnaies, qui fait apparemment tout elle-même. Après, vous rentrez au motel vous cuisiner les filets de flétan en regardant de la petite terrasse de votre chambre amarrée à la côte cet étrange fleuve à marée qui sent la mer. Charlevoix, dit-on, n'est jamais plus beau que vu de Kamouraska.






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