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Le poids des influences

Fabien Deglise   16 février 2008  Loisirs
Laszlo Balogh, Reuters
La commission suggère à Québec de reconnaître à l’avenir «une ou des associations professionnelles représentatives des producteurs agricoles», faisant ainsi trembler les piliers d’un temple qui mérite, au pire, de s
Photo : Agence Reuters
Laszlo Balogh, Reuters La commission suggère à Québec de reconnaître à l’avenir «une ou des associations professionnelles représentatives des producteurs agricoles», faisant ainsi trembler les piliers d’un temple qui mérite, au pire, de s
Le paradoxe est amusant. Malgré son caractère audacieux, parfois révolutionnaire et même visionnaire, le rapport final de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois (CAAAQ, pour les adeptes d'acronymes imprononçables!), rendu public cette semaine, a en grande partie été teinté par les idées qui émanent de l'univers syndical agricole et de l'industrie agroalimentaire. Et, forcément, les idées de groupes de citoyens et d'organismes représentant les consommateurs n'ont pas été aussi influentes, indique une double analyse de contenu, qualitative et quantitative, effectuée par Le Devoir. Mais étrangement, ce poids des influences n'a pas fait pencher la balance à certains endroits précis, là où les grands ténors de l'agriculture industrielle l'auraient bien voulu.

Ainsi, en ce qui a trait aux modes de production, aux outils de transformation, à la mise en marché, à la santé des consommateurs et à la gouvernance, les principales recommandations présentées au gouvernement Charest par cette commission s'inspirent fortement des propositions faites par les fédérations d'agriculteurs, par l'Union des producteurs agricoles (UPA) — le géant syndical dans le domaine, dont la domination est remise en question aujourd'hui — et par les représentants de l'industrie lors des consultations publiques organisées au cours des derniers mois. Leur présence est d'ailleurs perceptible dans plus de la moitié des idées défendues par la CAAAQ dans son rapport.

Rappelons qu'au total, 770 mémoires ont été présentés. Ces documents contenaient pas moins de 900 propositions que la commission a rassemblées en septembre dernier dans le Registre des propositions issues des audiences nationales, qui fait 200 pages. Chaque idée y est associée au groupe qui l'a soumise aux commissaires chargés de prendre le pouls et de sonder le coeur du Québec sur la question agricole et alimentaire.

Or, en passant ce registre au crible pour guider la lecture du rapport de la commission, on constate que si tout le monde a reçu une oreille attentive, les groupes de citoyens, les associations de consommateurs, les groupes de pression environnementaux et les regroupements agricoles alternatifs ont été une source d'inspiration pour environ un quart des recommandations de la commission portant sur la production agricole, la distribution alimentaire et les façons de gérer ce secteur. Les institutions scolaires et les groupes d'étudiants peuvent se réjouir d'avoir guidé 4 % de ces recommandations, contre 2 % pour les citoyens s'étant adressés à la CAAAQ à titre personnel.

Profondes remises en question

La disparité des influences est évidente. Et pourtant, elle ne permet pas de conclure immédiatement, comme plusieurs aimeraient le faire, à un biais latent de cette commission en faveur de la branche productiviste et industrielle du monde agricole. Loin de là.

L'appel à la fin du monopole syndical de l'UPA lancé par la CAAAQ en est d'ailleurs une preuve flagrante. La commission suggère en effet à Québec de reconnaître à l'avenir «une ou des associations professionnelles représentatives des producteurs agricoles», faisant ainsi trembler les piliers d'un temple qui mérite, au pire, de s'écrouler ou, au mieux, de mettre ses fondations au goût du jour, comme l'indiquent les étudiants de la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval. Comme pour donner le ton, la CAAAQ a d'ailleurs décidé de citer cette relève en ouverture de son document.

Extraits: «L'environnement dans lequel l'agriculture et l'agroalimentaire évoluent présentement diffère grandement de celui qui a donné le jour à la plupart des politiques en cours», disent ces étudiants, qui estiment que le temps est venu de faire «preuve d'audace» afin «de redéfinir la place de l'agriculture dans la société».

Or, avec ses 49 recommandations, l'organisme de consultation et de réflexion n'hésite d'ailleurs pas à emprunter cette voie de la modernité en réclamant des changements d'approche majeurs, dont les gros acteurs influents du milieu se passeraient bien. Les «assouplissements» aux règles de mise en marché collective en font partie. Ils visent, selon la CAAAQ, à faire émerger des «produits différenciés» dont les chances de survie sont actuellement très minces dans un monde où industrialisation, rendement et maximisation des profits dominent.

Ce projet anime depuis plusieurs années des groupes comme Solidarité rurale et l'Union paysanne qui, à cet égard, ont visiblement été plus qu'écoutés par les commissaires. Il suscite aussi la colère chez l'UPA qui, cette semaine, s'est d'ailleurs dite franchement déçue par plusieurs aspects du rapport, le jugeant même, à certains endroits, source de graves divisions. Cette réaction épidermique démontrerait donc que le remède préconisé par la commission est sans doute le bon!

En suggérant également l'adoption d'une politique «concertée d'approvisionnement des écoles, des centres de la petite enfance, des hôpitaux, des centres d'hébergement et des centres de détention en produits agricoles québécois contribuant à la saine alimentation», le rapport final de la commission fait également le bonheur de plusieurs groupes de pression qui, d'ordinaire, ne se sentent guère écoutés des institutions lorsqu'ils parlent d'une agriculture de proximité à visage humain.

Des idées qui tombent à l'eau

L'achat local, poussé par Équiterre, l'Union paysanne ou Option consommateurs, est donc glorifié par la CAAAQ. Mais ce n'est pas forcément le cas de plusieurs autres idées émanant de groupes similaires, que les commissaires ont finalement décidé de ne pas retenir.

C'est ce qui est arrivé par exemple à l'Ordre professionnel des diététistes du Québec, qui rêve que «l'acte alimentaire» devienne un «élément du curriculum scolaire du CPE jusqu'à la fin du secondaire». Mais la CAAAQ n'a pas jugé bon d'inciter Québec à adhérer à cette logique.

Autre thème, même conséquence: la CAAAQ laisse aussi en plan le projet d'étiquetage des organismes génétiquement modifiés (OGM), pourtant défendu devant la commission par une brochette d'organismes ancrés dans toutes les sphères de la société. De ce consensus fort, le rapport final fait seulement émerger quelques suggestions timides. L'une d'elles consiste à améliorer la traçabilité des OGM... après concertation avec les autres provinces et le gouvernement fédéral, toutefois. La déception doit être palpable dans les rangs des «anti».

Le même sentiment pourrait bien animer la Direction de la santé publique, qui devra conserver dans ses dossiers sa proposition de soutenir les projets concrets comme l'agriculture urbaine, c'est-à-dire les jardins communautaires à proximité des quartiers défavorisés et des lieux publics, afin d'encourager les Québécois à mettre plus de fruits et de légumes dans leur assiette. Cette idée n'a pas non plus été retenue sous cette forme par les commissaires.

Mais comme dirait l'autre, ce n'est peut-être que partie remise puisque les propositions honorées, les propositions décriées et les propositions rejetées pourraient avoir d'autres chances de resurgir si ce rapport final devait finir sur une tablette...

conso@ledevoir.com






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  • lise jacques
    Abonnée
    samedi 16 février 2008 08h52
    Très décevant!
    « Malheureusement on apprend dans cet article que la grande partie de ce rapport a été teinté par les idées qui émanent de l'univers syndical agricole et de l'industrie agroalimentaire. Pourtant les consommateurs sont de plus en plus informés sur ces sujets reliés à notre santé et à la santé de notre planète,... et dans les grands dossiers... notre gouvernement ne bouge pas. Très décevant...

    Pourquoi dans des dossiers aussi importants que la santé des consommateurs notre gouvernement par cette commission ose s'inspirer fortement des propositions faites par les fédérations d'agriculteurs, par l'Union des producteurs agricoles (UPA) -- et des représentants de l'industrie. Que leur présence soit perceptible dans la moitié des idées retenues dans ce rapport n' est pas de bonne augure

    La CAAAQ n'a pas jugé bon d'inciter Québec à adopter la recommandation de l'Ordre des diététistes, pourtant c'est la meilleure solution pour enseigner la base d'une saine alimentation et ainsi améliorer l'épidémie d'obésité et de diabète qui ne cessent d'augmenter chez nos jeunes, ici au Québec et partout dans les pays industrialisés. Ces bonnes habitudes se prennent dès la tendre enfance. Nos hôpitaux sont remplis de personnes ayant de problèmes de santé occasionnés par des déséquilibres alimentaires. J'ai travaillé comme diététiste pendant plus de trente ans dans les hôpitaux du Québec et je parle en connaissance de cause.

    La prévention passe par une bonne l'alimentation et la prévention diminue les coûts associés aux dépenses gouvernementales pour le secteur de la santé. C'est l'évidence même!

    La CAAAQ laisse aussi en plan le projet d'étiquetage des organismes génétiquement modifiés (OGM). PLus d'une trentaine de pays dans le monde ont adopté l'étiquetage mais ici au Québec et au Canada, on ne bouge pas...

    Europe1 nous apprenait le 14 février dernier qu'un pré-rapport de quatre milles experts de l'ONU, des scientifiques du monde entier émettent des doutes sur les bénéfices des OGM. Nos gouvernements devraient prendre action et adopter une attititude de précaution comme le recommandait le rapport de la plus haute instance scientifique au Canada, la Société royale du Canada, en 2001 mais ces recommandations sur les OGM, sont largement ignorées par le gouvernement fédéral ou par le gouvernement du Québec. On n'a pas bougé depuis 2001...nous sommes en 2008 et rien ne bouge...Allons-nous élire des représentants du peuple qui nous représentent aux différents palliers de gouvernements?

    Les quatre mille experts nous disent que nos gouvernements devraient adopter une attitude de précaution et nous sortir du tableau qu'ont essayé de nous peindre les fabricants d'OGM.

    On nous dit dans ce rapport que les OGM sont un fardeau pour les pays en développements, que les rendements ne sont pas supérieurs aux rendements avec des plantes classiques et que les bénéfices financiers ne sont pas au rendez-vous pour les agriculteurs, quant à l'impact écologique , des résistances aux insecticides apparaissent.

    Les Amis de la Terre international ont publié un rapport dernièrement qui démontre que contrairement à ce que prétend le lobby des biotechnologies, les OGM font augmenter les quantités de pesticides utilisés.

    Un des arguments des entreprises comme Monsanto pour justifier l'utilisation des cultures OGM (maïs, canola et soja principalement) repose sur une prétendue réduction du besoin en pesticides. Cependant, des données récentes viennent contredire Monsanto : Rien que dans les deux pays produisant environ 60 % des OGM mondiaux (États-Unis et Canada) les quantités totales de pesticides ont augmenté (États-Unis +2,1 % et Canada +23,6 %).

    Aux États-Unis, les ventes d'herbicide à base de glyphosate (ex. Roundup de Monsanto) ont été multiplié par 15 entre 1994 et 2005. En 2006, l'augmentation des quantités vendues d'herbicides pour le soya ont été de 28 %. Les quantités de glyphosate pulvérisées par hectare de soya ont augmenté de 150 % entre 1994 et 2005. Mais pire encore, l'utilisation du glyphosate ne remplace plus des herbicides encore plus dangereux quoique le glyphosate est de plus en plus sur la sellette. Entre 2002 et 2006 l'utilisation du 2,4-D sur le soya à plus que doublé et l'utilisation de l'atrazine (un herbicide interdit en Europe à cause des risques pour la santé) sur le maïs à augmenté de 12 % entre 2002 et 2005.

    De plus, les OGM obligent de nombreux agriculteurs à utiliser à nouveau des pesticides, ce qui alourdit leurs coûts de production. [entrevue Radio Europe1 avec Arnaud Apoteker de Greenpeace France].

    Les multinationales des OGM comme Monsanto ont décidé de claquer la porte lors de cette rencontre avec les experts de l'ONU...probablement pour se concentrer sur des opérations de désinformation publique.

    Les citoyens du Québec ont le droit de choisir s'ils veulent ou non manger de ces aliments génétiquement modifiés. Nos gouvernement sont "supposés" nous représenter et voir à protéger notre santé . Nous savons par tous les sondages effectués depuis quelques années que la majorité veut avoir l'étiquetage des OGM.

    Avec des OGM dans nos aliments on joue à la roulette russe avec notre santé, plusieurs scientifiques ont osé parler des résultats de leurs recherches face à la santé humaine et ils ont été congédiés pour avoir parler...

    Lire les livres de Jeffery Smith et du professeur Gilles Éric Seralini pour comprendre ce qui se passe , la face cachée des OGM, par les géants de l'industrie qui les fabriquent.

    Teès décevant de réaliser que nos gouvernements ne bougent pas dans la bonne direction,,,d'autres pays le font .

    .POURQUOI PAS NOUS?

    Lise Jacques »

  • l poisson
    Inscrit
    dimanche 17 février 2008 02h42
    Pas très décévant, sauf pour les mangeurs de soya
    « Normalement, ce type de rapport devrait déjà être "tabletté" et un peu empoussiéré.
    Il faudrait avoir la curiosité d'interroger certains silences. Et pas seulement de l'UPA.
    Et peut-être à l'extérieur des frontières québécoises.
    Il s'agit d'abord de notre alimentation.
    Des réactions articulées comme celles de Mme Lise Jacques (ou comme certaines autres à l'égard de l'article de Claude Turcotte, dans cette même édition) sont loin d'être décevantes.
    La seule certitude que nos gouvernants peuvent avoir c'est qu'il est inutile d'essayer de cacher la poussière sous le tapis. Ces questions vont rebondir, peut-être dans un contexte de crise.
    Pourquoi ne pas faire de la prévention avant, pour une fois?
    Au lieu de l'après-vention.

    Enfin le 6 mars paraîtra aux éditions La Découverte un ouvrage de Marie-Monique Robin: "Le Monde selon Monsanto" dont voici un long extrait disponible sur le site de rue89.

    Extrait: Le Monde selon Monsanto
    Par Marie-Monique Robin

    "C'est de la mauvaise science"

    "Ce n'est pas à Monsanto de garantir la sécurité des aliments transgéniques, a déclaré en octobre 1998 Phil Angell, le directeur de la communication de la multinationale. Notre intérêt, c'est d'en vendre le plus possible. Assurer leur sécurité, c'est le job de la FDAi." La citation ne fait même pas sourire James Maryanski, qui assure manger du soja transgénique tous les jours, "parce qu'aux États-Unis, 70 % des aliments disponibles dans les magasins contiennent des OGM. La FDA est confiante que ce soja présente la même sécurité alimentaire que les autres variétés, m'affirme-t-il lors de notre rencontre en juillet 2006.

    - Comment la FDA peut-elle en être sûre?

    - C'est fondé sur les données que la compagnie a fournies à la FDA et qui ont été évaluées par les scientifiques de l'agence. Et ce n'est pas dans l'intérêt d'une entreprise de conduire une étude pour ensuite en masquer les résultats", me répond l'ancien "coordinateur de la biotechnologie" de la FDA.

    On aimerait bien partager l'optimisme de James Maryanski. Mais, pour être franche, tous les doutes sont permis. C'est en tout cas l'impression que j'ai eue après mon long entretien avec le professeur Ian Pryme - que j'ai rencontré le 22 novembre 2006 dans son laboratoire du département de biochimie et de biologie moléculaire de l'université de Bergen, en Norvège. En 2003, ce scientifique d'origine britannique et un collègue danois, le professeur Rolf Lembcke (aujourd'hui décédé), ont eu la bonne idée d'analyser les (rares) études toxicologiques conduites sur les aliments transgéniquesii. Parmi elles, il y avait la seconde étude publiée en 1996 par les chercheurs de Monsanto, qui visait cette fois-ci à évaluer l'éventuelle toxicité du soja Roundup readyiii.

    "Nous avons été très surpris de découvrir qu'il n'y avait que dix études recensées dans la littérature scientifique, m'explique Ian Pryme, c'est vraiment très peu au regard de l'enjeu.

    - Comment l'expliquez-vous?

    - D'abord, il faut savoir qu'il est très difficile de se procurer des échantillons des matériaux transgéniques parce que les firmes en contrôlent l'accès. Elles exigent une description détaillée du projet de recherche, et elles sont très réticentes à fournir leurs OGM à des scientifiques indépendants pour qu'ils les testent. Quand on insiste, elles évoquent le "secret commercial". Par ailleurs, il est très difficile d'obtenir des financements pour conduire des études sur les effets à long terme des aliments transgéniques. Avec des collègues provenant de six pays européens, nous avons demandé des fonds à l'Union européenne, qui a refusé sous prétexte que les compagnies avaient déjà conduit elles-mêmes ce genre d'études...

    - Que dire de l'étude conduite par Monsanto sur les rats, poulets, poissons-chats et vaches laitières?

    - Elle est très importante, parce qu'elle a servi de base au principe d'équivalence en substance et elle explique, en partie, l'absence d'études complémentaires. Mais je dois dire qu'elle est très décevante d'un point de vue scientifique. Si on m'avait demandé de la relire avant publication, je l'aurais rejetée, car les données fournies sont trop insuffisantes. Je dirais même que c'est de la mauvaise science...

    - Avez-vous essayé de vous procurer les données brutes de l'étude?

    - Oui, mais malheureusement, Monsanto a refusé de les communiquer au motif qu'elles étaient couvertes par le secret commercial... C'est la première fois que j'entendais un tel argument concernant les données d'une recherche... Normalement, dès qu'une étude est publiée, n'importe quel chercheur peut demander à consulter les données brutes, pour répéter l'expérience et contribuer au progrès scientifique. Le refus de Monsanto donne immanquablement l'impression que la firme a quelque chose à cacher: soit que les résultats ne sont pas suffisamment convaincants, soit qu'ils sont mauvais, soit que la méthodologie et le protocole utilisés ne sont pas suffisants pour résister à une analyse scientifique rigoureuse. Pour faire notre étude, nous avons donc dû nous contenter du résumé fourni par la firme aux agences de réglementation. Et il y a des choses très troublantes.

    Par exemple, à propos de l'étude sur les rats, les auteurs écrivent: "À part leur couleur marron foncée, les foies paraissaient normaux lors de la nécropsie. [...] Cette couleur n'est pas considérée comme étant liée à la modification génétique." Comment peuvent-ils prétendre cela sans faire des sections des foies et les observer au microscope pour être sûr que cette couleur marron foncée est normale? Manifestement, ils se sont contentés d'une évaluation oculaire des organes, ce qui n'est pas une manière scientifique de conduire une étude post mortem. De même, les auteurs indiquent que "les foies, les testicules et les reins ont été pesés" et que "plusieurs différences ont été observées", mais qu'elles ne furent "pas considérées comme étant liées à la manipulation génétique"... Encore une fois, comment peuvent-ils affirmer cela? Manifestement, ils n'ont pas analysé les intestins ni les estomacs, ce qui constitue une faute très grave dans une étude toxicologique. Ils disent aussi que quarante tissus ont été prélevés, mais on ne sait pas lesquels! D'ailleurs, je ne connais que vingt-trois tissus répertoriés, comme la peau, les os, la rate, la thyroïde... Quels sont les autres?

    De plus, les rats utilisés pour l'expérience avaient huit semaines: ils étaient trop vieux! D'habitude, pour une étude toxicologique, on utilise de jeunes cobayes, pour voir si la substance testée a un impact sur le développement de leur organisme qui est en pleine croissance. Le meilleur moyen de cacher des effets nocifs éventuels, c'est d'utiliser des cobayes âgés, d'autant plus que, malgré les anomalies constatées, l'étude n'a duré que vingt-huit jours, ce qui n'est pas suffisant... Le dernier paragraphe du texte résume bien l'impression générale: "Les études toxicologiques fournissent une certaine assurance qu'aucun changement majeur ne s'est produit avec le soja modifié génétiquement..." Je ne veux pas une "certaine assurance", mais une assurance à 100 %! En fait, quand on sait que cette étude a justifié l'introduction des OGM dans la chaîne alimentaire, on ne peut qu'être inquiets... Mais que faire? Regardez ce qui est arrivé récemment à ma collègue Manuela Malatesta..."

    La peur de Monsanto

    J'ai rencontré Manuela Malatesta le 17 novembre 2006, à l'université de Pavie en Italie. Elle était encore traumatisée par l'expérience qu'elle venait de vivre et qui l'avait contrainte à quitter l'université d'Urbino, où elle avait travaillé pendant plus de dix ans. "Tout ça à cause d'une étude sur les effets du soja transgéniqueiv", me dit-elle avec un soupir. En effet, la jeune chercheuse a fait ce que personne n'avait fait: répéter l'étude toxicologique conduite en 1996 par Monsanto. Avec son équipe, elle a nourri un groupe de rats avec une diète habituelle (groupe contrôle) et un autre groupe avec la même diète à laquelle avait été ajouté du soja Roundup ready (groupe expérimental). Pris dès le sevrage, les cobayes ont été suivis jusqu'à leur mort (en moyenne deux ans plus tard). "Nous avons étudié les organes des rats au microscope électronique, m'explique Manuela Malatesta, et nous avons constaté des différences statistiquement significatives, notamment dans les noyaux des cellules du foie des rats nourris avec du soja transgénique. Tout semble indiquer que les foies avaient une activité physiologique plus élevée. Nous avons trouvé des modifications similaires dans les cellules du pancréas et des testicules.

    - Comment expliquez-vous ces différences?

    - Malheureusement, nous aurions aimé poursuivre ces études préliminaires, mais nous n'avons pas pu, car les financements se sont arrêtés... Nous n'avons donc que des hypothèses: les différences peuvent être dues à la composition du soja ou aux résidus de Roundup. Je précise que les différences que nous avons constatées ne sont pas des lésions, mais la question est de savoir quel rôle biologique elles peuvent avoir à long terme, et pour cela il faudrait développer une autre étude...

    - Pourquoi ne le faites-vous pas?

    - Ah!, murmure Manuela Malatesta, en cherchant ses mots. Actuellement, la recherche sur les OGM est un sujet tabou... On ne trouve pas d'argent pour cela. Nous avons tout fait pour trouver un complément de financement, mais on nous a répondu que, comme dans la littérature scientifique il n'y avait pas de données qui prouvent que les OGM provoquent des problèmes, il était donc totalement inutile de travailler là-dessus. On ne veut pas trouver de réponses aux questions qui gênent... C'est le résultat de la peur diffuse qu'il y a de Monsanto et des OGM en général... D'ailleurs, quand j'ai parlé des résultats de l'étude à certains de mes collègues, ils m'ont vivement déconseillé de les publier, et ils avaient raison, car j'ai tout perdu, mon laboratoire, mon équipe... J'ai dû recommencer à zéro dans une autre université, grâce à un collègue qui m'a soutenue...

    - Est-ce que les OGM vous inquiètent?

    - Aujourd'hui, oui! Pourtant, au début, j'étais persuadée qu'ils ne posaient pas de problèmes, mais maintenant les secrets, les pressions et la peur qui les entourent me font douter..."

    Un sentiment qui, nous allons le voir, est partagé par d'autres scientifiques comme le "dissident" Arpad Pusztai, victime de la toile tissée par Monsanto un peu partout dans le monde...

    i The New York Times, 25 octobre 1998.

    ii Ian Pryme et Rolf Lembcke, "In vivo studies on possible health consequences of genetically modified food and feed-with particular regard to ingredients consisting of genetically modified plant materials", Nutrition and Health, vol. 17, 2003.

    iii Bruce Hammond, John Vicini, Gary Hartnell, Mark Naylor, Christopher Knight, Edwin Robinson, Roy Fuchs, Stephen Padgette, "The feeding value of soybeans fed to rats, chickens, catfish and dairy cattle is not altered by genetic incorporation of glyphosate tolerance", The Journal of Nutrition, avril 1996, vol. 126, n° 3, p. 717-727.

    iv Manuela Malatesta et alii, "Ultrastructural analysis of pancreatic acinar cells from mice fed on genetically modified soybean", Journal of Anatomy, vol. 201, novembre 2002, p. 409-415 ; Manuela Malastesta et alii, "Fine structural analyses of pancreatic acinar cell nuclei from mice fed on genetically modified soybean", European Journal of Histochemistry, octobre-décembre 2003, p. 385-388. Voir aussi, "Nouveaux soupçons sur les OGM", Le Monde, 9 février 2006. »

  • Roland Berger
    Abonné
    dimanche 17 février 2008 16h01
    Analyse fastidieuse mais éclairante
    « Merci au Devoir et à Fabien Déglise pour cette analyse aussi fastidieuse qu'éclairante. Les gouvernements ne bougeront sans doute pas, notamment la traçabilité des OGM, mais elle permet au moins de savoir dans quelle direction ils devraient le faire.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

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