Le régime des 160 kilomètres à la ronde
Penser globalement, agir localement: voilà une bonne idée! C'est en tout cas ce que se sont dit Alisa Smith et James MacKinnon, de Vancouver, en Colombie-Britannique, un matin de mars l'année dernière. Pendant une année complète, ces deux trentenaires se sont astreints à un régime alimentaire en parfaite harmonie avec les préoccupations de leur génération: 100 % d'aliments locaux recueillis dans un rayon de 160 kilomètres de leur résidence. Pas plus loin.
Cette expérience, on s'en doute, n'a pas toujours été facile. Et on en a la preuve à la lecture de The 100-Mile Diet - A Year Of Local Eating (Random House Canada), un bouquin qui relate en 250 pages une aventure dans ce monde de la consommation dite responsable, dont beaucoup de gens rêvent sans vraiment oser faire le saut.
Écrit à quatre mains, un chapitre par l'un, un chapitre par l'autre, cet essai sur les travers de nos sociétés modernes et sur les moyens pour les enjamber devrait donner des arguments autant aux adeptes de l'achat local qu'à ceux qui pourraient s'y opposer (ça doit sans doute exister!).
C'est qu'en ouvrant la porte au «ici, maintenant, localement», Smith et MacKinnon ont forcément dû tracer une croix sur tout un passé alimentaire, pas toujours bon mais pratique, qui se résume à une litanie de produits présentés en guise d'introduction.
«Un an sans vinaigrette. Un an sans farine tout usage, mélanges à soupe, olives, huile d'olive, Miracle Whip. Sans ketchup, Cheerios, biscuits Peek Freans aux fruits, beurre d'arachide, fromage à la crème, sauce Tabasco, chaudrée de palourdes Campbell, maïs en crème, jus d'orange Minute Maid, Cola sans nom, gaufres Eggo, maïs soufflé Orville Redenbacher et filets de tilapia High Liner», écrit l'homme de la maison avant de découvrir, quelques pages plus loin, que le café du matin, le sucre et le cacao vont également s'ajouter au couplet.
Régime SUV
La liste est non seulement étourdissante, elle est aussi à l'image du «régime SUV», baptisé ainsi en l'honneur des véhicules utilitaires sport énergivores, qui a rythmé pendant des années leur quotidien alimentaire et que le régime des 160 kilomètres va très vite bouleverser.
Normal: en s'éloignant des 50 000 produits présentés dans les supermarchés qui parcourent en moyenne entre 2500 et 5000 kilomètres pour passer de la ferme à la table, selon le Leopold Center for Sustainable Agriculture de l'Iowa State University, ce couple s'est rapproché pendant un an des légumes biologiques de la région de Vancouver, des viandes provenant d'élevages locaux et, par chance, des saumons du Pacifique et des huîtres, selon la saison. Et ce, pour mieux concevoir les 1095 menus qui ont rythmé cette expérience dans laquelle l'imagination, entre autres, a dû tourner à plein régime.
Sans surprise, la nouvelle palette d'aliments qui s'est offerte à eux a rapidement imposé plus de créativité dans la cuisine, sous la pression de produits comme le chou-rave, le rutabaga ou la roquette, entre autres, auxquels les adeptes d'un régime de supermarché ont rarement recours. Elle a aussi concrétisé une crainte exprimée par Alisa dans les premières pages du livre: «J'ai l'impression que nous allons manger beaucoup de pommes de terre», écrit-elle. Sans oublier le miel pour remplacer le sucre!
En ce qui a trait au côté bourratif et redondant du projet, les patates ne sont toutefois pas parvenues à assombrir cette aventure qui, tout en forçant l'admiration, surtout pendant les mois d'hiver, est devenue une source intarissable de révélations pour les auteurs.
Dans le désordre, par ce régime réduit en kilomètres, ils ont pour la première fois pris conscience de leur environnement proche, expliquent-ils, et se sont posé des questions sur le mode de production de leurs aliments, sur les bienfaits du biologique et sur les mille et une façons de préserver les fruits et les légumes pour passer l'hiver.
La vie et le temps
Au-delà des leçons de mise en conserve et de la découverte de la choucroute pour conserver le chou, ce bouquin livre, en plus de quelques recettes inventées dans le cadre de l'expérimentation, une série de réflexions imposées par le nouveau style de vie du couple.
Il y est question de l'agriculture à visage humain, des saisons qui passent, des repas d'antan, des marchés publics — une bouffée d'air frais lorsqu'ils font leur apparition dans la ville —, du mouvement Slow Food, des aliments surtransformés et du sucre raffiné — le régime de 160 kilomètres n'en contient pas —, sans oublier le temps, un ingrédient qui change forcément de goût lorsqu'on se met à consommer localement.
Un doute? En perdant «la moitié d'un précieux samedi après-midi» pour trouver trois caisses de maïs biologique, écrit James, le jeune homme découvre du même coup deux choses. D'abord, l'industrialisation de l'alimentation, la division des tâches et l'apparition des réseaux de distribution ont contribué à dégager un peu plus de loisirs dans la vie des habitants des sociétés contemporaines. Ensuite, le fait de prendre soin de son alimentation en puisant dans un bassin d'un rayon de 160 kilomètres est finalement «un travail à temps plein».
La lecture de ce récit, initialement présenté sur Internet avant d'être publié, demande certainement moins d'effort. Mais elle s'avère un plaisir coupable: imprimé aux États-Unis, sans doute sur la côte Ouest (la chose n'est pas précisée), ce bouquin a dû parcourir plusieurs milliers de kilomètres avant d'arriver jusqu'à nous. Ce qui, étant donné le propos, peut faire tache...
conso@ledevoir.com
Cette expérience, on s'en doute, n'a pas toujours été facile. Et on en a la preuve à la lecture de The 100-Mile Diet - A Year Of Local Eating (Random House Canada), un bouquin qui relate en 250 pages une aventure dans ce monde de la consommation dite responsable, dont beaucoup de gens rêvent sans vraiment oser faire le saut.
Écrit à quatre mains, un chapitre par l'un, un chapitre par l'autre, cet essai sur les travers de nos sociétés modernes et sur les moyens pour les enjamber devrait donner des arguments autant aux adeptes de l'achat local qu'à ceux qui pourraient s'y opposer (ça doit sans doute exister!).
C'est qu'en ouvrant la porte au «ici, maintenant, localement», Smith et MacKinnon ont forcément dû tracer une croix sur tout un passé alimentaire, pas toujours bon mais pratique, qui se résume à une litanie de produits présentés en guise d'introduction.
«Un an sans vinaigrette. Un an sans farine tout usage, mélanges à soupe, olives, huile d'olive, Miracle Whip. Sans ketchup, Cheerios, biscuits Peek Freans aux fruits, beurre d'arachide, fromage à la crème, sauce Tabasco, chaudrée de palourdes Campbell, maïs en crème, jus d'orange Minute Maid, Cola sans nom, gaufres Eggo, maïs soufflé Orville Redenbacher et filets de tilapia High Liner», écrit l'homme de la maison avant de découvrir, quelques pages plus loin, que le café du matin, le sucre et le cacao vont également s'ajouter au couplet.
Régime SUV
La liste est non seulement étourdissante, elle est aussi à l'image du «régime SUV», baptisé ainsi en l'honneur des véhicules utilitaires sport énergivores, qui a rythmé pendant des années leur quotidien alimentaire et que le régime des 160 kilomètres va très vite bouleverser.
Normal: en s'éloignant des 50 000 produits présentés dans les supermarchés qui parcourent en moyenne entre 2500 et 5000 kilomètres pour passer de la ferme à la table, selon le Leopold Center for Sustainable Agriculture de l'Iowa State University, ce couple s'est rapproché pendant un an des légumes biologiques de la région de Vancouver, des viandes provenant d'élevages locaux et, par chance, des saumons du Pacifique et des huîtres, selon la saison. Et ce, pour mieux concevoir les 1095 menus qui ont rythmé cette expérience dans laquelle l'imagination, entre autres, a dû tourner à plein régime.
Sans surprise, la nouvelle palette d'aliments qui s'est offerte à eux a rapidement imposé plus de créativité dans la cuisine, sous la pression de produits comme le chou-rave, le rutabaga ou la roquette, entre autres, auxquels les adeptes d'un régime de supermarché ont rarement recours. Elle a aussi concrétisé une crainte exprimée par Alisa dans les premières pages du livre: «J'ai l'impression que nous allons manger beaucoup de pommes de terre», écrit-elle. Sans oublier le miel pour remplacer le sucre!
En ce qui a trait au côté bourratif et redondant du projet, les patates ne sont toutefois pas parvenues à assombrir cette aventure qui, tout en forçant l'admiration, surtout pendant les mois d'hiver, est devenue une source intarissable de révélations pour les auteurs.
Dans le désordre, par ce régime réduit en kilomètres, ils ont pour la première fois pris conscience de leur environnement proche, expliquent-ils, et se sont posé des questions sur le mode de production de leurs aliments, sur les bienfaits du biologique et sur les mille et une façons de préserver les fruits et les légumes pour passer l'hiver.
La vie et le temps
Au-delà des leçons de mise en conserve et de la découverte de la choucroute pour conserver le chou, ce bouquin livre, en plus de quelques recettes inventées dans le cadre de l'expérimentation, une série de réflexions imposées par le nouveau style de vie du couple.
Il y est question de l'agriculture à visage humain, des saisons qui passent, des repas d'antan, des marchés publics — une bouffée d'air frais lorsqu'ils font leur apparition dans la ville —, du mouvement Slow Food, des aliments surtransformés et du sucre raffiné — le régime de 160 kilomètres n'en contient pas —, sans oublier le temps, un ingrédient qui change forcément de goût lorsqu'on se met à consommer localement.
Un doute? En perdant «la moitié d'un précieux samedi après-midi» pour trouver trois caisses de maïs biologique, écrit James, le jeune homme découvre du même coup deux choses. D'abord, l'industrialisation de l'alimentation, la division des tâches et l'apparition des réseaux de distribution ont contribué à dégager un peu plus de loisirs dans la vie des habitants des sociétés contemporaines. Ensuite, le fait de prendre soin de son alimentation en puisant dans un bassin d'un rayon de 160 kilomètres est finalement «un travail à temps plein».
La lecture de ce récit, initialement présenté sur Internet avant d'être publié, demande certainement moins d'effort. Mais elle s'avère un plaisir coupable: imprimé aux États-Unis, sans doute sur la côte Ouest (la chose n'est pas précisée), ce bouquin a dû parcourir plusieurs milliers de kilomètres avant d'arriver jusqu'à nous. Ce qui, étant donné le propos, peut faire tache...
conso@ledevoir.com
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