«Le ministère du Bonheur suprême»: l’Inde au pluriel d’Arundhati Roy

Arundhati Roy revient à la fiction après 20 années consacrées au militantisme et à la publication de plusieurs essais engagés.
Photo: F. Mantovani Gallimard Arundhati Roy revient à la fiction après 20 années consacrées au militantisme et à la publication de plusieurs essais engagés.

Arundhati Roy effectue un retour très attendu à la fiction, des années après Le dieu des petits riens (Gallimard, 1998), récit enchanté et sans fard inspiré de son enfance au Kérala et histoire d’amour hors castes, livre pour lequel elle s’était vu attribuer le prestigieux Booker Prize en 1997.


Une absence toute relative, du reste, après des années bien remplies par le militantisme et la publication de nombreux essais engagés.

Altermondialiste convaincue, l’écrivaine a depuis combattu les saccages écologiques et critiqué à répétition la politique nucléaire du gouvernement indien. Elle a aussi pris position en faveur de l’indépendance du Cachemire et partagé le quotidien de rebelles maoïstes en pleine jungle, en plus de s’être prononcée à de nombreuses reprises contre les dérives du nationalisme hindou.

Malgré tous ses engagements, la fiction reste pour elle de la première importance. C’est la meilleure façon, a-t-elle souvent expliqué, de saisir le réel dans toute sa complexité et d’insuffler un semblant d’ordre au chaos de l’existence.

Vingt ans plus tard, avec Le ministère du Bonheur suprême, son second roman, l’Indienne de 56 ans donne une fois encore la pleine mesure de son talent de conteuse. Avec un mélange de fragilité et d’assurance, elle nous offre un roman labyrinthique qui déborde de personnages bigarrés et attachants.

L’impossible bonheur

Comme dans son premier roman, le politique et l’intime y sont étroitement emmêlés. Des discriminations sociales aux soubresauts indépendantistes du Cachemire, en passant par les conséquences d’une tumultueuse réforme agraire, l’écrivaine convoque dans sa fiction certains des épisodes les plus sombres et les plus violents de l’histoire indienne récente.

Au coeur du roman, installée depuis des années dans un cimetière de Delhi, Anjum est une hijra, un être qui n’est ni homme ni femme dans la culture traditionnelle indienne, où on le regarde avec un mélange de méfiance et de respect.

Pourquoi Dieu a-t-il créé les hijras ? demande-t-elle à la blague. « C’était une expérience. Il avait décidé de créer quelque chose, un être vivant incapable de bonheur. » Femme prisonnière d’un corps d’homme, Anjum — hermaphrodite née sous le nom d’Aftab dans une bonne famille — a une allure effrayante avec son seul chicot tout blanc planté au milieu de lèvres rougies par le bétel, « rageant contre ses glandes, ses organes, sa peau, la texture de ses cheveux, sa carrure, le timbre de sa voix ».

À lui seul, ce personnage de transgenre à l’indienne semble incarner toute l’exubérance et la pluralité de son pays, où l’ultramoderne côtoie les croyances millénaires. Plantée dans son cimetière comme un arbre au fond d’un jardin, immuable, elle vibre au rythme des morts et des naissances, subit tour à tour la sécheresse et l’humidité luxuriante, éprouve l’abondance ou le dénuement le plus extrême.

Anjum sera surtout aux premières loges des tensions de plus en plus vives entre hindous et musulmans — qui composaient en 2011 respectivement 79,8 % et 14,2 % de la population de cette démocratie de 1,2 milliard d’habitants.

L’Inde en concentré

En plus d’Anjum, on y suit le destin de Tilo, une étudiante en architecture devenue activiste dont trois hommes tomberont amoureux. D’autres personnages encore viennent nourrir ce kaléidoscope romanesque : un petit agent de sécurité qui aspire à venger le meurtre de son père, un fonctionnaire, un rebelle maoïste, un journaliste au Cachemire.

Sous le regard sensible et aiguisé de l’écrivaine, qui n’hésite pas à tordre le cou à la narration, à multiplier les voix et les points de vue, le Vieux Delhi devient une ruche immense animée d’un va-et-vient incessant, un désordre organisé à la logique complexe. Le concentré d’un pays immense et pluriel.

Dans une langue forte — et superbement traduite — elle y déploie tout son imaginaire. « D’anciens secrets se repliaient dans les sillons de la peau flasque et parcheminée de la ville.

Chaque ride était une rue, chaque rue, un carnaval, chaque articulation grinçante, un amphithéâtre tombant en ruine où se jouaient depuis des siècles des histoires d’amour et de folie, de bêtise et d’inénarrable cruauté. »

Portraitiste incisive, parfois même acerbe, Arundhati Roy n’épargne ici personne. Fanatiques religieux de tous les camps, gourous improvisés, petits fonctionnaires corrompus, disciples de Gandhi, incendiaires de tout poil, grévistes de la faim en série : chacun y exploite son petit filon. Et chacun en paie tribut à la romancière.

L’ensemble de ces histoires, au final, forme une sorte de fouillis qui fascine et qui inquiète à la fois. « L’ordre, du côté de chez nous, c’est un peu comme le blanc monotone de l’oeuf dur, qui cache en son sein un jaune d’une violence extrême. »

Et le bonheur, ici comme là-bas ? Il est le fruit trop rare d’une quête sans fin. De ministère à mystère, il n’y a que l’écart d’une consonne.

Un plaidoyer vif contre l’intolérance et l’ignorance.

Extrait de « Le ministère du Bonheur suprême »

« Elle vivait dans le cimetière à la façon d’un arbre. À l’aube, elle assistait au départ des corbeaux et accueillait le retour des chauves-souris. Au crépuscule, c’était l’inverse. Entre leurs allées et venues, elle s’entretenait avec les fantômes des vautours qui hantaient ses branches hautes. L’accroche délicate de leurs serres lui causait la douleur légère que ressent un membre amputé. Elle en déduisait qu’ils n’étaient pas vraiment fâchés d’avoir pris congé, de s’être absentés de l’histoire. »

 

Le ministère du Bonheur suprême

★★★★

Arundhati Roy, traduit de l’anglais par Irène Margit, Gallimard, Paris, 2018, 544 pages