«Et vous avez eu beau temps?»: décoder le pouvoir des mots

En soixante fragments, le maître de l’instantané littéraire ausculte donc, en se délectant des mots qu’il pose sur le papier, notre époque.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse En soixante fragments, le maître de l’instantané littéraire ausculte donc, en se délectant des mots qu’il pose sur le papier, notre époque.

Voilà un livre qui expose le lecteur à des sentiments partagés, avec sa plume jouissive, mais qui caresse surtout des contextes de socialisation et des expressions qui ont forcément une évidence moindre lorsque lu de ce côté de l’Atlantique. Comme ce « c’est grâce au collectif » puisé dans le discours du soccer professionnel européen ou ce « chez nous, c’est trois » faisant référence à des régionalismes en matière d’embrassade et de bise.

Mais bon ! Ne soyons pas perfides, même si cette perfidie serait bel et bien partout, à en croire Philippe Delerm, particulièrement dans ces ensembles de petits mots, dans ces petites phrases — petites, au sens propre comme au figuré — que l’on se sert pour cimenter nos rapports sociaux. Le « en même temps, je peux comprendre » en fait partie, en s’arrogeant « en douceur le droit de vous dominer ». Le « et », placé devant un « Et ce n’est pas trop salissant », « pas trop loin », « pas trop touristique », lui, vous méprise avec la même délicatesse sournoise.

En soixante fragments, le maître de l’instantané littéraire ausculte donc, en se délectant des mots qu’il pose sur le papier, notre époque. Il la laisse surtout mettre elle-même en lumière toute l’hypocrisie qu’elle porte par le décodage minutieux des expressions qui se sont installées dans l’univers social. Ces mots que l’on manipule pour se défiler, pour faire illusion, pour ne pas assumer ses responsabilités ou pour masquer ses contradictions.

On pourrait dire : c’est juste trop bon ! Mais ce serait faire honneur à ce « juste », un « mot trois étoiles » convoqué dans la communication, selon lui, pour aller chercher une adhésion à un jugement qui va de soi. Et bien sûr, tout ça, ce serait « juste insupportable », comme il l’écrit lui-même.

Extrait de « Et vous avez eu beau temps ? »

« Une phrase utilisée exclusivement à la forme négative recèle une part de mystère. On dit bien rarement de quelqu’un qu’il a fait son deuil. Comme s’il y avait une sorte de tabou pesant sur un travail estimé par ailleurs nécessaire. C’est étrange. Les gens qui emploient l’expression faire son deuil font valoir un concept psychologique quasi clinique, dont ils soulignent l’utilité, dédouanant apparemment l’intéressé de tout sentiment de culpabilité éventuelle. »


Et vous avez eu beau temps ?

★★★ 1/2

Philippe Delerm, Seuil, Paris, 2018, 172 pages