«La fêlure de Thomas»: Hugues Corriveau sonde la noirceur de l’enfance

Le roman d’Hugues Corriveau raconte ce qu’une enfance martyrisée peut laisser comme traces dans un imaginaire a priori inoffensif.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le roman d’Hugues Corriveau raconte ce qu’une enfance martyrisée peut laisser comme traces dans un imaginaire a priori inoffensif.

Il faut peu de temps pour comprendre que La fêlure de Thomas est moins le roman d’une histoire que celui d’un enfant : Thomas. Ce petit garçon de 11 ans, jamais désiré par sa mère, a vu mourir devant lui, sous les roues d’un camion, son frère Will. Ce traumatisme l’habite encore, on le saura bien vite.


Mais voilà qu’un soir de tempête, le petit Thomas est témoin du meurtre de la fille qu’il aime bien au dépanneur du coin, rue Ontario. Dans la confusion et la douleur, il met la main sur le revolver, tue les deux meurtriers et prend la fuite.

La pointe de l’iceberg

Ce canevas de départ, troublant s’il en est, n’est que la pointe de l’iceberg du cauchemar que subit Thomas — d’abord à la maison, où sa « mère-monstre » reste enfoncée dans son divan et n’a pour lui que des mots blessants, mais aussi dans sa tête, où règne un très grand désordre. La lente enquête de l’« homme patient », nom donné au détective, et le voile levé peu à peu, laborieusement, sur la vie antérieure de Thomas finiront par éclairer l’affaire.

Ce que raconte La fêlure de Thomas, c’est ce qu’une enfance martyrisée peut laisser comme traces dans un imaginaire a priori inoffensif. Au fil du récit, les blessures se dévoilent une à une : les quolibets subis à l’école, la violence verbale de la mère et du père désormais absent, la solitude laissée en héritage à Thomas après la mort de Will. Des traumatismes, bref, qui se nourrissent vicieusement les uns des autres.

Si jamais on ne remet en question la validité de l’intrigue, il en va autrement de l’écriture. Hugues Corriveau, longtemps critique littéraire au Devoir, qui reprend ici le sujet d’une nouvelle parue en 1996, construit ses chapitres avec un contrôle extrême du discours, usant de répétitions et de figures langagières au point où certains passages n’ont étonnamment pas de sens. Ce qui apparaît comme un désir de marier poésie et prose crée au bout du compte des enchaînements confus. À cela s’ajoute une narration à plusieurs degrés, dont les variations ne sont pas toujours justes.

Enfance imaginaire

Cette structure étouffante s’adoucit par moments, notamment quand Thomas se rappelle l’époque où son frère était vivant. « Viens plus loin que le coin de la rue, plus loin que les carrefours du monde, supplie Thomas dans un faux dialogue avec le mort. […] Viens encore me dire des mots pour la compréhension de la vie. » Will est ainsi la principale clef du roman, la lumière dans ce noeud familial dysfonctionnel.

Par quels chemins complexes un petit garçon peut-il en venir à commettre deux meurtres ? Dans sa succession de pistes enchevêtrées, La fêlure de Thomas réussit à exprimer la peur, les chocs et le désarroi qui peuvent mener, avec tant d’autres ombres, aux tragédies irréversibles.

Mais c’est la puissance de l’amour fraternel, ici fondé sur un imaginaire foisonnant, qui permet surtout d’accéder à la vie intérieure de Thomas — inconnue de sa mère, de l’homme-enquêteur, de tous sauf de Will. Malgré sa confusion, Thomas devient peu à peu lisible. C’est un petit garçon qui ne demande que de la tendresse et de l’espace pour réapprendre à vivre.

 

Extrait de « La fêlure de Thomas »

« Thomas est dans l’absence de Will, au milieu de sa peine, tétanisé par cette séparation, surtout qu’il aurait tellement besoin de lui, besoin de le savoir prêt à prendre sur lui les coups de feu qui ont cassé la paix du soir et du matin. »

La fêlure de Thomas

★★★

Hugues Corriveau, Druide, Montréal, 2018, 216 pages