«L’été de Katya»: un Trevanian au bord du gouffre

L’intrigue s’inscrit dans les jolis paysages du Pays basque, juste avant le début de la Grande Guerre.
Photo: Domaine public L’intrigue s’inscrit dans les jolis paysages du Pays basque, juste avant le début de la Grande Guerre.

Jamais simple d’aborder un livre de Trevanian : l’homme est si mystérieux qu’il se cache sous des pseudonymes différents pour aborder des genres comme l’essai ou même le cinéma. Son personnage est en fait aussi complexe que l’oeuvre multiforme qu’on lui connaît.


En clair, cela veut dire que, à l’instar d’un R. J. Ellory aujourd’hui, Trevanian avait l’habitude de changer d’écriture chaque fois qu’il abordait un nouveau livre. L’été de Katya, paru d’abord en anglais en 1983, ne fait pas exception à la règle en racontant une fin d’époque de façon tout aussi élégante que… sanglante.

 

Soulignons d’abord un premier « hasard », qui situe assez bien le genre de l’auteur. Le livre est en quelque sorte le carnet d’un médecin installé au Pays basque, le docteur Jean-Marc Montjean. Rédigé en 1938, à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, ce carnet raconte une histoire survenue en 1914, tout juste avant le début de la Grande Guerre.

 

Placé dès le départ devant ces deux parenthèses situées sur le bord du gouffre, le lecteur sent déjà plus ou moins confusément que tout menace d’éclater à tout moment.

 

Pourtant, ce n’est pas ce que laisse d’abord croire cette histoire d’amour toute gentillette qui semble se déployer sous nos yeux. En fait, les 200 premières pages du récit ont quelque chose d’un peu romantique et même de proustien. Tout semble n’être qu’une occasion d’élégantes réflexions sur le temps, les sentiments, la préciosité de la noblesse et la beauté du paysage à la fois sauvage et idyllique du Pays basque. Montjean y fait la rencontre des Tréville — et surtout de Katya —, une vieille famille parisienne exilée au bout du monde qu’il se met à fréquenter assidûment. Le temps d’un été, Montjean tombera éperdument amoureux de la jeune fille. Mais plus il se rapproche d’elle et plus les choses se compliquent ; toute l’histoire se conclura dans un bain de sang que l’on pressentait tout au long sans vouloir l’admettre… à cause peut-être du style un peu recherché de l’auteur.

 

L’écriture fine de Trevanian parvient ici à tisser une histoire extrêmement complexe reposant d’abord sur des personnages aussi solides que séduisants. Les Tréville, père, fils et fille, incarnent vraiment, par leurs valeurs, leur vocabulaire et tout leur être, une classe sociale en voie d’extinction. Et Montjean — qui à la conclusion de cette triste histoire ira se jeter dans les tranchées de la guerre pour en ressortir vivant — sait raconter tout cela avec tout ce qu’il faut de vérité et de petits détails concrets pour que l’on y croie dès les premières lignes du récit.

 

Un petit conseil d’ami : ne vous laissez pas prendre par l’illusion de la petite histoire d’amour presque trop romantique…

Extrait de « L’été de Katya »

«J’ai des goûts, mais pas d’appétit […]. Je cultive l’intelligence, mais j’abjure la profondeur. J’ai beaucoup d’audace, mais aucun courage. Je suis franc, mais jamais sincère. Je préfère le charme à la beauté; la commodité à l’utilité; les phrases bien tournées aux mots pleins de sens. En toute chose, je célèbre la ruse. »

L’été de Katya

★★★ 1/2

Trevanian, traduit de l’anglais par Emmanuèle de Lesseps et Marc Boulet, Gallmeister / Noire, Paris, 2017, 262 pages