«La Scouine»: plus qu’un roman de l’anti-terroir

Gabriel Marcoux-Chabot braque une lumière plus vive sur le roman psychologique que recelait le texte d’origine.
Photo: Sophie Gagnon-Bergeron Gabriel Marcoux-Chabot braque une lumière plus vive sur le roman psychologique que recelait le texte d’origine.


S’il faut se fier aux manuels d’histoire de la littérature québécoise employée dans les cégeps, La Scouine d’Albert Laberge serait un roman anti-terroir, une réplique d’un réalisme digne de Zola à la vie rurale chantée à la même époque par Antoine Gérin-Lajoie et Louis Hémon dans Jean Rivard ou Maria Chapdelaine. Gabriel Marcoux-Chabot n’est pas exactement d’accord avec cette lecture s’étant imposée à partir de la Révolution tranquille, alors que le livre paru en 1918 était exhumé de l’oubli.

 

« On parle de Laberge comme si son but avait été de prendre le revers des écrivains du terroir, de dire que la campagne, c’est difficile », rappelle le poète, romancier et prof, entre deux cours au cégep de Saint-Félicien. « Ce qu’on ne dit pas, c’est que Laberge parle au moins autant de la ville que de la campagne dans ses treize autres livres [très méconnus]. Et ce qu’ils ont tous en commun, c’est que la vie y est impossible, tout le monde est malheureux, les personnages sont broyés par une force plus grande qu’eux, qui n’est pas nécessairement une force sociale, mais plutôt le destin. »

 

C’est avec cette volonté de corriger le tir que l’auteur de Tas-d’roches (Druide, 2015) entreprenait de réécrire La Scouine, en braquant une lumière plus vive sur le roman psychologique que recelait le texte d’origine, réinventé cent ans après sa publication en immersion à la fois belle et suffocante dans les troubles méandres du désir que l’on peine à tenir en bride.

 

La sensualité que couvaient certaines des images de l’écrivain et journaliste mort en 1960 s’en trouve forcément exacerbée.

 

« Dans La Scouine de Laberge, les personnages sont dans un milieu qui ne leur fournit aucun mot pour nommer ce qui les anime, aucun moyen de s’épanouir et de donner forme à ce qui les habite, explique Marcoux-Chabot. Ils sont pris entre l’étrangeté de leur vie intérieure et les contraintes de la vie extérieure.

 

Bien sûr, aujourd’hui, le personnage de Charlot pourrait librement vivre son homosexualité et La Scouine ferait peut-être des romans avec ses mensonges, mais il reste qu’on est encore confronté en tant qu’humains à l’étrangeté de ce qu’on est, à l’étrangeté des pulsions, des désirs, des envies qui nous habitent.

 

Et c’est pour cette raison-là que ce roman nous parle encore. »

 

La Scouine redux

 

Si, sur le plan légal, La Scouine appartient au domaine public, la relecture qu’en fait Gabriel Marcoux-Chabot soulève néanmoins d’importantes questions morales. Est-ce bien réécrire un livre que d’en emprunter textuellement certaines des phrases, se demande-t-on en comparant les incipit de chacune des versions ?

 

« Je défendrai toujours l’idée qu’on peut fouiller dans le passé, se réapproprier ce qui nous intéresse. Alors quand je lisais Laberge et que ses phrases me convenaient, je les ai reprises. C’est une forme d’hommage », plaide l’auteur qui s’est livré à un jeu de copier-coller, en déplaçant des épisodes et des phrases d’un chapitre à l’autre.

 

« J’ai l’impression d’avoir pris un film qui existe, mais d’avoir eu accès à des scènes coupées au montage, et d’avoir pu remonter le film autrement, en tournant aussi des scènes nouvelles », suggère celui qui rédige présentement une thèse sur l’érotisme dans l’oeuvre de Laberge.

 

« J’aurais pu transposer La Scouine sur une autre planète, tout changer, mais je voulais surtout exploiter cette lumière que je voyais dans le texte original, ces trésors cachés qui dépassaient et autour desquels j’ai creusé pour les faire ressortir encore plus. »

Critique — Un peu de compassion pour la Scouine

★★★
La Scouine (d’après Albert Laberge)
Gabriel Marcoux-Chabot, La Peuplade, Chicoutimi, 2018, 136 pages

Dans la cinquième partie du premier chapitre de son roman de 1918, Albert Laberge raconte avec un étonnant détachement comment le méchant François Potvin et sa bande urinent sur Paulima, alias la Scouine, afin de la punir d’avoir dénoncé un de leurs mauvais coups à la maîtresse d’école. Une odeur de pisse pourchassait déjà la petite commère, d’une indicible laideur, qui chaque nuit mouille son lit.

 

En inversant ces deux éléments dans la chronologie de son remake, Gabriel Marcoux-Chabot fournit d’abord une cohérence plus grande au livre de Laberge : la Scouine mouillera désormais son lit parce qu’elle revit en cauchemar cet événement traumatique.

 

Plus qu’un vague réaménagement cosmétique, ce choix significatif, imprégné des sensibilités de notre époque, invite à une réelle compassion pour le personnage-titre, là où la narration d’origine adoptait une froide distance ironique.

 

La Scouine de Laberge, roman sombre étouffant tout espoir, gagne ainsi en lumière grâce à la bienveillance de Marcoux-Chabot, mais aussi grâce à ces évocations du désir électrifiant le personnage de Charlot à la vue du Taon, sorte de bum faisant « le commerce des os, des ferrailles et des guenilles ».

 

Métamorphose en fable

 

Considéré depuis plus de 50 ans comme une charge contre les rigueurs de la vie rurale et le joug d’un clergé ne prônant la générosité qu’en chaire, ce classique de la littérature québécoise se métamorphose en fable sur la marginalité et sur la solidarité unissant ceux que le mauvais sort frappe arbitrairement dès l’enfance.

 

Malgré son travail de réécriture, Gabriel Marcoux-Chabot propose donc d’abord et avant tout une relecture (au sens de lecture nouvelle) qui recadre, davantage qu’elle bonifie, le texte de départ.

 

Il s’agit sans doute là de la plus importante contribution de cette « Scouine 2.0 » que de nous rappeler qu’une grande oeuvre en cache toujours plusieurs.

Dominic Tardif