Regarder l’islam dans les yeux du coeur

Tournés vers la Kaâba, deux hommes prient dans le désert du Sahara, en Algérie. Une image universelle, estime le romancier Tahar Ben Jelloun.
Photo: Seuil Tournés vers la Kaâba, deux hommes prient dans le désert du Sahara, en Algérie. Une image universelle, estime le romancier Tahar Ben Jelloun.

« Ta main sur mon voile, ma main dans ta gueule », « Lâchez-moi, je ne suis pas votre musulmane », « Remballe ton féminisme blanc ». Sur la photo, les femmes sont voilées, mais leurs slogans ne le sont pas.

«L’islam expliqué en images»

Le cliché, pris en mars dernier dans les rues de Saint-Denis dans la banlieue de Paris, témoigne d’un coup de gueule de femmes trop souvent convoquées, contre leur volonté, dans la cour du politique et du populisme. Elles sont descendues dans la rue pour réclamer le droit au respect et à l’égalité avec les hommes. L’image accompagne désormais la pensée de Tahar Ben Jelloun sur l’urgence de séparer la religion de la politique.

 

« Je crois à la liberté de chacun de s’habiller comme il le veut, sauf si son habit est une prise de position idéologique, un signe d’appartenance à une secte qui appelle à la mort de ceux qui ne croient pas », dit l'écrivain francophone d'origine marocaine, joint par téléphone par Le Devoir la semaine dernière.

 

« Dans le Coran, le voile est quelque chose qui n’est cité que trois fois et jamais mentionné comme une obligation pour les femmes. Le vrai problème qu’il incarne n’est donc pas un problème de religion, mais bien un problème de mentalité. »

 

Près de 15 ans après avoir signé L’islam expliqué aux enfants, dans la foulée des attentats du 11-Septembre, Tahar Ben Jelloun revisite cet automne son exposé sur l’islam, loin des raccourcis, des demi-vérités et des préjugés habituels, en photographies et en illustrations. Façon, selon lui, de poursuivre son projet pédagogique en se pliant lui aussi aux diktats de l’image, qui régissent de plus en plus nos communications.

 

Une seule image ?

 

« Avec l’image, on humanise ce qui n’est plus, ce qui a été arraché à la vie », poursuit-il avec ce ton calme et apaisant qui porte depuis des années son message, dont les contours suivent toujours ceux de l’actualité.

 

« On ne peut pas donner le titre de musulmans à ceux qui viennent de massacrer 300 innocents dans une mosquée du Sinaï en Égypte », dit-il. Le 24 novembre, le terrorisme a ensanglanté en effet la prière du vendredi dans la ville côtière de Bir Al-Abd, faisant près de 235 morts et 110 blessés.

 

« Depuis 2002, l’islam est attaqué, détourné par des groupuscules dangereux. Même si je suis laïque, je trouve qu’il s’agit d’une injustice pour cette religion monothéiste, qui défend les mêmes valeurs que les deux autres. Et il faut opposer des images, des preuves, des faits pour l’innocenter. »

 

Par un portrait de Saladin, héros des Arabes dit le « roi victorieux », par une photo de la Madrasa Ben Youssef, école coranique fondée au XIVe siècle, par le sourire de femmes devant une fontaine ottomane à Istanbul, Tahar Ben Jelloun pose désormais des visages humains dans son combat contre l’ignorance, « pilier du radicalisme », des uns comme des autres, dit-il, et ce, en rappelant le caractère bien plus fonctionnel et fraternel que conflictuel des religions.

 

« Les religions ont été créées par les humains pour quoi ? demande-t-il. Pour leur permettre de supporter l’irrémédiable. C’est une histoire dans laquelle l’humanité cultive sa vie pour surmonter l’énigme et le mystère absolu qui viennent avec cette idée qu’un jour, on n’est plus. »

 

Et s’il ne devait retenir qu’une seule image ? « Ce serait celle de ces hommes qui prient dans le désert, dit-il, qui s’arrêtent pour revenir sur eux-mêmes, pour demander quelque chose à l’absolu. C’est une image universelle, valable pour toutes les religions, l’image qui nous rapproche tous, plutôt que nous éloigner. »

L’islam expliqué en images

Tahar Ben Jelloun, Seuil, Paris, 2017, 156 pages

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 décembre 2017 06 h 27

    Arrêtons de dorloter l'intégrisme!

    Il faudrait que les biens-pensants qui proclament haut et fort le droit de porter le voile intégral, prennent acte de ce que le philosophe nous averti: « Je crois à la liberté de chacun de s’habiller comme il le veut, sauf si son habit est une prise de position idéologique, un signe d’appartenance à une secte qui appelle à la mort de ceux qui ne croient pas».
    Et il poursuit: «Dans le Coran, le voile est quelque chose qui n’est cité que trois fois et jamais mentionné comme une obligation pour les femmes. Le vrai problème qu’il incarne n’est donc pas un problème de religion, mais bien un problème de mentalité. »
    Il faudrait qu'on arrête de dorloter l'intégrisme, car cela donne une mauvaise réputation à la majorité silencieuse des musulmans qui ne la pratiquent pas.

  • Claude Gélinas - Abonné 16 décembre 2017 18 h 15

    Tout est dit !

    Le vrai problème qu’il incarne n’est donc pas un problème de religion, mais bien un problème de mentalité. Et si c'est un problème de mentalité, dans un état laïque il est raisonnable de penser que ce vêtement non exigé par la religion et qui divise ne devrait pas avoir sa place.