«Pulsations» — Libérez les rythmes!

Compositeur et musicologue, Antoine Ouellette propose un essai sur le rythme.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Compositeur et musicologue, Antoine Ouellette propose un essai sur le rythme.

Ouvrez la radio. Partout dans les chansons, ça percute, ça bat, ça pulse de manière régulière, comme un métronome. Un et deux et un et deux. Et cette omniprésence du rythme dans la musique, et en particulier l’hégémonie du rythme binaire, fascine le compositeur et musicologue Antoine Ouellette. Tellement qu’il a consacré un essai à l’histoire du beat.

Ouellette, aussi biologiste, complète avec Pulsations une trilogie sur la musique — Chant des oyseaulx (2008) et Musique autiste (2011). «Sous tous les angles, la même conclusion s’impose : la tendance dominante de notre civilisation est à nettement privilégier les musiques qui ont du beat. Pour mes contemporains, tout se passe comme si, sans batterie ni beat, il ne pouvait quasiment pas y avoir de musique », écrit-il dans son essai.

Le rythme musical, et le temps en général, intrigue l’auteur depuis longtemps. Au fil des années, il a accumulé plusieurs documents, textes, notes et réflexions dans un dossier. « Mais je ne savais pas comment mettre ça en forme, raconte-t-il au Devoir. Je pense que l’expérience de mes deux premiers livres m’a aidé à trouver la bonne manière d’utiliser ce matériel-là que je collectionnais. »

Dans Pulsations, Antoine Ouellette utilise une langue simple, inclusive. Il est aussi capable de parler de théorie musicale sans tomber dans le charabia. Ses références sont beaucoup dans la musique classique — sur laquelle il essaie de briser quelques mythes —, mais s’élargissent aussi à la musique des Beatles, d’Elvis, de Gilles Vigneault et de Jean Leloup, entre autres.

L’auteur part à la recherche d’explications, lance des hypothèses et parfois les déboulonne. Comme cette idée assez intuitive que la musique est rythmée de façon si régulière, carrée, en raison du rythme du corps. Ce qu’il démontre comme faux, notre mécanique interne étant faite de multiples rouages pas vraiment linéaires. « Une musique qui serait à l’image du corps serait une musique où se superposent toutes sortes de tempos. Et on entend rarement ça dans la musique », dit Ouellette.

Par contre, ce qui peut expliquer le raz-de-marée de batterie jouée avec une approche simple dans la musique des 50 dernières années, c’est entre autres l’industrialisation et l’urbanisation. Dans nos vies, la répétition est très présente. Même le disque en soi est une bulle musicale qui se répète à l’identique. « Beaucoup de nos objets sont standardisés, formatés, les espaces aussi sont arpentés, délimités, carrés, raconte Ouellette au Devoir. Dans presque toutes les dimensions [de nos vies] on retrouve ce formatage-là. Donc, ça influence la musique, et la musique nous influence, nous conforte là-dedans aussi. »

Batterie militaire

Une des surprises qu’a eues Ouellette dans ses recherches est l’impact de notre passé militaire dans la construction de notre culture musicale. Cette découverte a d’ailleurs été l’étincelle qui a dirigé l’écriture de Pulsations.

« Ça m’a beaucoup amusé de réaliser que les instruments qui composent la batterie, soit la grosse caisse, les cymbales et la caisse claire, ce sont des instruments militaires ! » Il y a là un héritage indéniable de la rythmique qui marque le pas, qui peut hypnotiser comme elle peut aussi effrayer par son fracas.

« Certaines fanfares militaires voyageaient beaucoup aux États-Unis, en Europe. Ces ensembles-là étaient incorporés dans la vie quotidienne. Moi, j’habite à Sorel. Il y a un beau parc au centre-ville, le Carré Royal, et il y a un kiosque à musique, comme il y en a dans beaucoup de parcs. C’était le plus souvent des fanfares qui y jouaient. »

Photo: Ethan Miller Agence France-Presse Will Hunt, du groupe Evanescence, donne le rythme aux autres membres du groupe.

Le passé de biologiste d’Antoine Ouellette a aussi beaucoup éclairé sa réflexion sur le beat, avoue-t-il. Dans Pulsations, il y revient un peu partout, la trame « naturelle » y est importante. Le Québec, comme beaucoup de coins du monde, est passé d’un monde ancré dans l’agriculture vers un quotidien marqué par l’industrialisation. « On a remplacé les harmonies, les rythmes complexes de la nature, par une arithmétique simplifiée, ou un petit peu simpliste. »

Et l’auteur voit là une certaine explication des problèmes environnementaux qui affligent notre époque. « Il y a ce choc-là entre les rythmes de la terre et les rythmes de notre société. Il y a une comptabilité qui est difficile, problématique, et c’est ça qui cause beaucoup de heurts, estime-t-il. Pour nous aider à sortir des impasses environnementales, ça serait bien de varier notre menu musical ! »

Au final, Pulsations est un plaidoyer non pas contre la rythmique, mais pour sa libération, sa diversité. « On a perdu les pôles plus libres, et surtout les pôles très libres, qui ont disparu même dans la musique de folklore et dans la musique populaire. Mon propos n’est pas de dire non au binaire, c’est que puisse exister une possibilité rythmique. »

Qu’est-ce que le beat?
C’est « cette pulsation régulière, imperturbable, marquée par un instrument de percussion, la batterie », résume Antoine Ouellette.   

 

Où entend-on des beats binaires ?
« À peu près dans tous les hits, comme celui-ci de l’été dernier, Tied Up de Julian Perretta. On le trouve aussi dans The Magician d’Andy Shauf et dans À Paradis City de Jean Leloup. »   

 

Où trouve-t-on des rythmes libérés ?
« Il n’y en a quasiment pas. On en trouve parfois dans des intros planantes qui durent quelques secondes avant que le beat s’y superpose, comme dans The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, un très bel exemple, ou dans la section finale de A Love Supreme de John Coltrane. » 

Pulsations, Petite histoire du beat

Antoine Ouellette, Varia, Montréal, 2017, 250 pages.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 23 novembre 2017 08 h 28

    Et,oui, le miroir de l'âme

    il est évident que les rythmes sont variés et émergent de multiples niveaux, sociales astronomiques biologiques et politiques,qu'ils sont le reflet de nos sociétés, qu'ils ne seront pas les mêmes dans une grande ville, une bourgade, dans le grand nord, ou tout simplement dans le désert, n'avons nous pas eu une musique propre a nos campagnes et peut-être un jour aurons nous une musique de l'espace, comme nous avons une musique des centres d'achat , les phénomenologues ne disent-ils pas que nos gènes sont déterminants, que nous ne retrouvons pas les mêmes rythmes en Chine aux Indes ou en Afrique, ne dit-on pas que la musique est le miroir de l'âme