La déchéance de Miss Teen USA, un «like» à la fois

La narratrice de «Juicy» représente la Californie au concours Miss Teen USA.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La narratrice de «Juicy» représente la Californie au concours Miss Teen USA.

En février 2007, une Britney Spears au bord de la folie passe moins d’un jour dans un centre de désintoxication de l’île d’Antigua, avant de complètement raser sa tignasse blonde dans un salon de coiffure de la vallée de San Fernando le lendemain. L’image de son crâne dénudé et de son regard hagard scellera dans l’oeil du public la disgrâce de la chanteuse. Existe-t-il plus tragiquement américain que la déchéance d’une pop star ayant pendant des années apaisé la culpabilité des pudibonds émoustillés par ses déhanchements d’écolière en leur assurant avoir fait voeu de virginité ?
 

Alexis Lauren Hortons, la narratrice de Juicy, a 17 ans. Elle représente la Californie au concours Miss Teen USA et obtient tout ce qu’elle veut grâce à ses talents en matière de sexe oral. Elle avait juré, comme son idole Britney, de patienter et d’offrir sa première fois à celui qu’elle aimerait. Elle se contentera de Gary T-Rex, un des jurés du concours (pensez à un rockeur péroxydé des années 1980), qui l’entraîne dans un gouffre de drogues et de sexe, avant qu’elle se fasse pincer par la police pour possession de crystal meth (ça arrive).

« Je n’ai plus d’amies, mais déjà trois cent likes », se réjouit-elle pourtant dans cette caricature signée Mélodie Nelson des contradictions d’une société qui exige de ses stars adolescentes volupté et bienséance. La couverture boule-de-gomme de Benoit Tardif ne témoigne d’ailleurs qu’à moitié du ton de cette satire certes loufoque, mais aussi très glauque, rappelant une fan fiction de la bande dessinée Archie qu’auraient imaginée à quatre mains Ionesco et Chuck Palahniuk (Fight Club).

Écrire au marqueur rose bonbon

Dans une langue d’une fausse et hilarante candeur camouflant un irrécupérable cynisme, celle qui publiait en 2010 le témoignage Escorte : une autobiographie surligne donc au marqueur rose bonbon l’obsession de notre époque pour les gratifications rapides de l’ego et du corps. Prise dans un tourbillon médiatique, notre Miss Teen dépouillée de son diadème se réinvente en actrice XXX et tente en vain d’apaiser ses angoisses en embrassant les discours plus ou moins nutritifs de la philosophie de pharmacie (Paulo Coelho !), de la musique pop et de la publicité.

« Sur mon miroir, j’écris fuck you avec un rouge Chanel, puis fuck you Kate Moss, puis fuck you McDonald, et après je prends une inspiration et j’écris namaste », raconte-t-elle dans un de ces torrents de name dropping qui compliquera la lecture pour quiconque n’a pas récemment feuilleté un magazine à potins ou de mode.

Observatrice à la fois admirative et critique de la culture populaire, Mélodie Nelson raille avec un cinglant sens de l’absurde la générosité intéressée des vedettes participant à des oeuvres caritatives et la fragilité des relations au temps de l’égoportrait, mais contemple surtout, à la lumière du gros trait, la fascination de l’Occident pour la jeune fille hâtivement sexualisée. « J’ai tout fait au moins une fois et je peux recommencer », insiste une Alexis déjà revenue de tout, malgré son âge, manière de dire qu’il est possible de se tenir debout, même à quatre pattes.

« Ma maman, ma petite maman, celle qui m’a appris qu’il ne faut pas tester le fond de teint sur une main mais direct sur le visage, ma petite maman qui me racontait des histoires dans mon bain jusqu’à mes neuf ou dix ans, ma petite maman si gentille, je l’ai perdue quand la presse à potins lui a révélé que je n’étais qu’une jeune fille droguée aux likes sur Facebook et aussi à la crystal meth. Je ne sais pas ce qui est le plus difficile, être ma maman ou habiter à plus de trente mètres d’un Starbucks. »

Juicy

★★★

Mélodie Nelson, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2017, 178 pages