198 fragments sur le mystère Réjean Ducharme

Dans «Le Lactume», tout Réjean Ducharme se concentre dans cet assemblage plutôt enfantin de croquis aux crayons de couleur, aux courbes, aux carrés, aux formes répétitives.
Illustration: Les Éditions du Passage Dans «Le Lactume», tout Réjean Ducharme se concentre dans cet assemblage plutôt enfantin de croquis aux crayons de couleur, aux courbes, aux carrés, aux formes répétitives.

« Je hais la sécurité, la propreté, le bon, le vrai, le bien et le beau. J’aime le qui-vive. Il n’y a que celui qui est sur le qui-vive qui vive. J’aime les seules vraies choses : les petites choses. J’aime les clefs chaudes et les clés froides, les clés laissées sur le calorifère et les clés tombées dans la neige. » Pas banal. Mystérieux. Ludique. Révolté et révolutionnaire. Enfantin et cabotin… Réjean Ducharme, entré dans l’éternité d’un hiver de force, aura été tout ça dans les 76 années d’une vie qui a pris fin au début de cette semaine.

 

Avec constance, traits anguleux et notes griffonnées, son ultime oeuvre, Le Lactume (Les éditions du passage) vient en témoigner en 198 dessins et pensées lapidaires inédites à ce jour. Le lancement du bouquin, initialement prévu le 12 septembre prochain, a été devancé de quelques semaines, comme pour profiter de la convergence soudaine des regards vers le spectre d’un romancier singulier qui a vécu toute sa vie comme un fantôme.

Photo: Les Éditions du Passage
 

Oeuvre graphique et poétique oubliée pendant des années, ce Lactume perd son caractère initialement opportuniste pour prendre dans les circonstances les allures d’un bilan, d’un hommage en images et en condensé, en marge d’une sortie de scène sur laquelle, paradoxalement, Réjean Ducharme n’a jamais accepté de se monter.

 

Du « pop art mal dirigé » ? Voilà ce qu’en disait, dans une note adressée à Raymond Queneau, membre du comité de lecture de la maison d’édition, le directeur artistique de la maison Gallimard, Robert Massin, chargé d’évaluer la chose. On est en mars 1966. Le Lactume vient d’arriver de Saint-Félix-de-Valois au Québec par la poste chez l’éditeur parisien, avec une note du romancier s’excusant de l’insolence de son geste. « Je ne sais pas plus dessiner qu’écrire, expose-t-il. […] J’ai mis toute ma liberté et tout mon amour dans ces dessins. Si vous les jugez sans intérêt, ne me les retournez pas. Offrez-les à une jolie femme de ma part. »

Photo: Les Éditions du Passage
 

Dans son texte de présentation de l’oeuvre, dont une version a déjà été publiée une première fois en 2009 dans l’ouvrage collectif Présence de Ducharme (Nota Bene), l’éditeur Rolf Puls, qui a été l’ami de l’atypique romancier et de sa femme Claire Richard pendant 40 ans, explique que le cartable contenant les 198 dessins de l’auteur de Le nez qui voque a été envoyé dans les archives de Massin peu de temps après sa réception en raison « de frais de photogravure et d’impression en quadrichromie » qui ont éloigné ce recueil des plans de publication de Gallimard. À l’époque, Réjean Ducharme n’était encore qu’un homme ordinaire « né qu’une fois » et voulant « mourir verticalement, la tête en bas et les pieds en haut ». Son premier roman, L’avalée des avalés, n’était que dans les coulisses de la révolution littéraire qu’il était sur le point d’induire. Ce n’est qu’en 1995, à la faveur d’une rencontre à Montréal entre Robert Massin et les oeuvres d’art d’un certain Roch Plante, le pseudo de Ducharme, que Le Lactume s’est rappelé au bon souvenir d’un éditeur, et désormais du présent.

 

Tout Réjean Ducharme se concentre dans cet assemblage plutôt enfantin de croquis aux crayons de couleur, aux courbes, aux carrés, aux formes répétitives et à l’image des exercices de style explorant l’abstraction pour combattre l’ennui et posé par un écolier dans les marges d’un cahier Canada. On y retrouve ses thématiques et obsessions habituelles sur la perte de l’enfance, sur la fourberie de l’âge adulte, sur la peur de l’amour, des pouvoirs, avec toujours ce ton taquin qui s’est par la suite répandu dans le reste de son oeuvre. « Radio et tévé sont des vendeuses de savon et de déodorant. Puons tous », écrit-il. « On aime pour rien, pour d’injustes raisons. On hait pour rien, pour d’injustes raisons » et « Les adultes sont des enfants qui se prennent pour des adultes. Méfiez-vous d’eux. Non contents de se prendre pour des adultes, ils vous prendront pour des adultes et essaieront de vous vendre des réfrigérateurs, des chapeaux melon, des machines à coudre. »

 

Dans ces illustrations de pensées, Ducharme s’amuse aussi avec Shakespeare, les Beatles ou encore Rembrandt, tout comme l’esprit de sérieux en lui disant : « À regarder parler ceux qui parlent très bien, on a envie de parler très mal. »

 

L’ouvrage, dont il n’assistera pas à la sortie, comme cela devait sans doute déjà être planifié dans la tête de cet homme qui a passé sa vie à fuir les autres, est dédié à Claire, sa femme, son rempart contre le reste du monde, partie un an plus tôt sur ces territoires inconnus dont on ne revient pas, et ce, dans un respect de volonté de l’auteur qui voulait qu’on offre son travail à une jolie femme.

Le Lactume

★★★

Réjean Ducharme, Les Éditions du Passage, Montréal, 2017, 248 pages