L’aveuglement de l’Occident face au djihadisme inquiète Salman Rushdie

Selon Rushdie, le dijhad n'est pas ce que des théoriciens qualifient de révolte nihiliste qui prendrait l'islam comme véhicule utilitaire. 
Photo: Grant Pollard Associated Press Selon Rushdie, le dijhad n'est pas ce que des théoriciens qualifient de révolte nihiliste qui prendrait l'islam comme véhicule utilitaire. 

Pour le romancier Salman Rushdie, il faut être « stupide » pour ne pas le voir : les origines du djihadisme, cette guerre sainte de plus en plus violente pour propager et défendre l’islam, y compris à grands coups d’attentats dans les rues de Londres, de Bruxelles ou de Paris, se trouvent bel et bien dans la radicalisation de ce courant religieux. Et l’aveuglement de la gauche occidentale, pour éviter la stigmatisation des musulmans, est depuis toujours contre-productif, contribuant même à l’assombrissement du monde, estime l’auteur de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (Actes Sud).

« Depuis 50 ans, l’islam s’est radicalisé », résume Salman Rushdie dans une entrevue-fleuve accordée à L’Obs en marge des Assises internationales du roman de la Villa Gillet à Lyon, en France, auxquelles il a pris part cette semaine. « Quand les gens de Daech se font sauter, ils le font en disant “Allahou Akbar”, alors comment peut-on dès lors dire que cela n’a rien à voir avec l’islam ? Il faut arrêter cet aveuglement stupide. »

L’homme, qui depuis 1989 vit sous le coup d’une fatwa édictée contre lui par l’ayatollah Khomeini dans la foulée de ses Versets sataniques, livre jugé blasphématoire, dit comprendre les raisons du déni qui vise à éviter de tomber dans l’amalgame d’une minorité d’islamistes radicalisés avec la majorité qui ne l’est pas. « Mais, précisément, pour éviter cette stigmatisation, il est bien plus efficace de reconnaître la nature du problème et de le traiter », ajoute-t-il.

Équilibres précaires

Dans une ère ou « tout peut arriver » et où « quelque chose d’étrange est en train de se passer dans le monde », dit-il, l’appel à la lucidité serait à prendre très au sérieux. « Lorsqu’une déviance grandit à l’intérieur d’un système, elle peut le dévorer », résume le romancier en rappelant que « la plupart des musulmans ne sont pas des extrémistes », tout comme « la plupart des Russes n’étaient pas des partisans du Goulag » et que « la plupart des Allemands n’étaient pas des nazis ». Mais il ajoute que cela n’a pas « empêché l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne d’exister ».

Selon lui, le djihad n’est pas ce que plusieurs théoriciens du présent qualifient de révolte nihiliste qui prendrait l’islam comme véhicule utilitaire. Et ce qui est inquiétant, c’est d’entendre « Marine Le Pen [la candidate radicale impliquée dans la dernière course électorale en France] analyser l’islamisme avec plus de justesse que la gauche », c’est aussi « voir que l’extrême droite est capable de prendre la mesure de la menace plus clairement que la gauche », et c’est pour cela qu’il tient aujourd’hui à mettre le monde en garde, car « cela va poser un problème à l’avenir, à moins que nous ne changions notre façon d’appréhender les choses ».

Salman Rushdie, qui vit aujourd’hui aux États-Unis, où il dit se sentir « proche du réveil de la gauche américaine » qui vient d’entrer en résistance, est par ailleurs affligé par la présidence « calamiteuse » de Donald Trump, qui, « même s’il commet une faute grave par jour », continue d’être adoré par son électorat. « Aux États-Unis, les barrières morales qui empêchaient les pires des comportements ont sauté, dit-il. Les tribunaux, les médias sont aussi menacés. […] Plus le président scandalise le monde, plus ceux qui ont voté pour lui l’apprécient. Il a été élu pour détruire l’ordre mondial, et c’est ce qu’il fait », dit-il, appelant désormais le reste du monde à ne plus le laisser faire, et ce, en gardant avant tout les yeux bien ouverts sur tout, y compris cet « obscurantisme qui grandit »

19 commentaires
  • Jean-Marc Cormier - Abonné 9 juin 2017 07 h 12

    Qui donc entendra-t-on?

    Mais qui donc accepterons-nous d'entendre sur ce sujet du djihadisme?

    Tout le monde sait, par exemple, que l'Arabie Saoudite exerce une sordide influence un peu partout dans le monde, que ce pays a financé de façon démesurée le développement du radicalisme religieux à partir des dogmes wahabites et armé des terroristes un peu partout au Moyen-Orient.

    Tout le monde sait ça! Mais Trump s'empresse de signer avec ce pays un contrat de vente d'armement absolument gigantesque... et il clâme à tous vents que c'est l'Iran qui crée le bordel. Notre capacité à avaler des couleuvres est telle que nous gagnerions des concours.

    C'est tragique à pleurer et nous nous contentons de fermer les yeux comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Soit! Peut-être. Mais c'est celui d'Aldous Huxley. Pas celui que je souhaite pour mes petits-enfants et leurs enfants.

    • Gilles Théberge - Abonné 9 juin 2017 09 h 32

      Les médias Québécois ont une responsabilité à cet égard.

      Au lieu de nous offrir des «patenôtres», ils seraient mieux de nous alerter sur cette question brûlante.

      Mais, le problèeme c'est que l'on valorise tellement l'immigration et en particulier les mahométans que l'on ne sait plus très bien distinguer l'ivraie du bon grain.

    • Jean-Marc Cormier - Abonné 9 juin 2017 10 h 46

      @Gilles Théberge.

      Bien vrai que les médias ont une responsabilité. Mais le problème n'est pas vraiment la religion des immigrants. Je vis en paix et avec une entière liberté dans un pays à 95% musulman mais dont la constitution est laïque.

      Le problème chez nous, c'est nous et notre incapacité à nous affirmer parce que nous sommes sensibles à toutes les peurs, à tous les "bouh" qu'on nous fait. Le problème c'est que beaucoup de gens parlent "à travers leur chapeau", de choses qu'ils ne connaissent pas et ne se donnent pas la peine de s'informer davantage.

      L'intégrisme violent est cultivé par une petite fraction de l'Islam qui a des visées politiques. L'Arabie Saoudite le finance. Ce pays a financé la construction de mosquées, formé des imams à l'interprétation whahabite de l'Islam et les a envoyés un peu partout dans le monde prêcher la "bonne" nouvelle.

      Nous interdire de parler du sujet, c'est nous empêcher de le connaitre et de le combattre à la bonne place avec les bons moyens.

      Nous n'avons aucun besoin d'ostraciser des musulmans. Il nous faut seulement établir nos règles et les faire respecter chez nous et lutter contre nos propres gouvernements quand ils se mêlent de foutre le bordel en Irak ou en Libye, par exemple.

    • Sylvain Auclair - Abonné 9 juin 2017 12 h 27

      Les médias québécois (pas de majuscules aux adjectifs, en français) auraient une responsabilité dans l'éveil mondial du djihadisme? C'est leur prêter un pouvoir qu'il n'ont pas, monsieur Théberge.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 juin 2017 08 h 58

    Article très intéressant

    Les membres de Québec solidaire qui ne portent pas le voile auraient intérêt à le lire.

    • René Pigeon - Abonné 9 juin 2017 13 h 23

      À propos de « l’aveuglement de la gauche occidentale » :
      Au Québec, la gauche et la droite (PLQ PLC PCC) propagent l’aveuglement.

      Je retiens cette comparaison très instructive de Rushdie :
      « la plupart des musulmans ne sont pas des extrémistes », tout comme « la plupart des Russes n’étaient pas des partisans du Goulag » et que « la plupart des Allemands n’étaient pas des nazis ». Mais il ajoute que cela n’a pas « empêché l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne d’exister ».
      « Lorsqu’une déviance grandit à l’intérieur d’un système, elle peut le dévorer » : madame Houda-Pepin offre le même avertissement.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 juin 2017 11 h 07

    L'aveuglement de la gauche occidentale...

    celui de la gaugauche, surtout... la bienpensante, celle qui se veut le sauveur de l'humanité, quitte à démoniser ceux et celles qui, se sentant floués par la mondialisation sur leur propre territoire, veulent des lois et des règlements aptes à les protéger d'une dérive culturelle... et d'une mort annoncée.

    La déviance dont parle Rushdie vient de cette vision, "négative" et "gaugauche" de la bienpensance, qui est non-conforme aux normes sociales, sociétales, culturelles et linguistiques qui nous sont propres et qui façonnent notre identité. ( identité:
    caractère permanent et fondamental d'un groupe qui fait sa singularité.)

  • Raynald Rouette - Abonné 9 juin 2017 11 h 22

    Le capitalisme se nourrit-il du terrorisme «djihadisme»?

    Avec la mondialisation des affaires, il est permis et de le penser...

    Dans l'histoire assez récente, l'Occident s'est montré délibérément aveugle aux horreurs commises entre autres durant le temps du «Goulag» du «Franquisme» du «Nazisme» et autres, pour protéger certains intérêts financiers et continuer à faire des affaires.

    L'histoire semble vouloir se répéter!

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 juin 2017 11 h 42

    On vous a déjà prévenu!

    À Michel Seymour et les tenants de la laïcité ouverte: Voici encore une fois que l'auteur musulman, Salman Rushdie, nous prévient que notre aveuglement volontaire envers l'islam politique, de peur de stigmatiser la communauté musulmane est contre-productif et nous empêchent de trouver des solutions: «Et l’aveuglement de la gauche occidentale, pour éviter la stigmatisation des musulmans, est depuis toujours contre-productif, contribuant même à l’assombrissement du monde, estime l’auteur.»
    «Lorsqu’une déviance grandit à l’intérieur d’un système, elle peut le dévorer », résume le romancier en rappelant que « la plupart des musulmans ne sont pas des extrémistes », tout comme « la plupart des Russes n’étaient pas des partisans du Goulag » et que « la plupart des Allemands n’étaient pas des nazis ». Mais il ajoute que cela n’a pas « empêché l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne d’exister ».
    On est en train de banaliser le massacre quotidien des innocents partout dans le monde.