Macho, l’Académie française?

L’Académie française compte 40 sièges, mais 36 sont actuellement occupés. De ce nombre, cinq le sont par des femmes.
Photo: Kenzo Tribouillard Agence France-Presse L’Académie française compte 40 sièges, mais 36 sont actuellement occupés. De ce nombre, cinq le sont par des femmes.

Macho, l’Académie française ? Indéniablement, selon cinq historiens, linguistes et grammairiens qui retracent des décisions prises sous la Coupole depuis la naissance de l’institution, en 1635, pour en faire ressortir les incohérences et la misogynie persistante. Pamphlet scientifique rigoureux et décapant, L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation » dénonce « l’énergie, la violence, la mauvaise foi et le sexisme qui ont été mis au service de ce combat » contre la féminisation des noms.

 

L’historienne et professeure à l’Université de Saint-Étienne Éliane Viennot a fait fort jaser en 2014, lors de la publication de Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin?! Petite histoire des résistances de la langue française (iXe éditeur). Elle y rappelait, recherches à l’appui, à quel point la langue française s’est avérée réfractaire au féminin. Elle réattaque ici, bellement entourée, en visant une cible plus fine : l’Académie française.

 

Cette Académie, comme le mentionnait la chercheuse dans une entrevue à Laurent Angard pour nonfiction.fr, « défend les mêmes positions aujourd’hui qu’en 1700. Elle est à des années lumières [sic] des besoins sociaux, politiques et langagiers des francophones. C’est une sorte de dinosaure, sur lesquels [sic] comptent toutes les forces réactionnaires ». Le fait que la moyenne d’âge actuelle de ses membres est de 79 ans ne devrait pas être une excuse.

 

Faire des romans et des chiffons

 

Vrai que certaines sorties pas si lointaines d’académiciens (« Si on élisait une femme, on finirait par élire aussi un nègre », osait dire Pierre Gaxotte… en 1980 !) sont très près de propos tenus plus d’un siècle auparavant (« Tant de professions sont interdites aux femmes. En bonne économie politique, on doit leur abandonner du moins les travaux qui s’accordent avec leur organisation physique et morale. Surtout lorsqu’il s’agit d’objets qui sont presque à leur usage exclusif. Je suis donc d’avis qu’elles fassent leurs romans et leurs chiffons », déclare Louis-Simon Auger en 1827).

 

Si on élisait une femme, on finirait par élire aussi un nègre.

L’absence de femmes à l’Académie jusqu’en 1980 est déjà « une des marques les plus patentes de son conservatisme », sinon de son « sexisme tout à fait décomplexé », lit-on. Et si « l’Académie française a travaillé à faire du masculin le genre grammatical devant lequel l’autre devait soit montrer sa soumission, soit disparaître purement et simplement », elle a été et continue d’être particulièrement virulente dans le dossier de la féminisation des noms.

 

« En travaillant, notamment, à la disparition des mots appropriés aux activités des femmes, peut-on lire. Par exemple, à partir de l’idée que les termes masculins suffisaient pour les deux sexes du moment qu’ils se terminaient par un e (peintre, philosophe), [les académiciens] ont condamné les désinences qui caractérisaient les mots féminins [peintresse, philosophesse…]. »

 

Un peu plus tard, poursuivent les auteurs, ils ont tout bonnement proposé de faire disparaître les termes féminins désignant des activités à leur avis dignes des seuls hommes, comme autrice et médecine, jusqu’à encourager l’apparition de solécismes tels que « le bâtonnier est enceinte ». « Et c’est toujours l’Académie qui enjoint d’écrire “le député a été réélue”. »

 

Un Québec plus féminin

 

Les Quarante ont ainsi développé longuement l’art de surligner que « féminiser, c’est compliqué ». « En partant de l’idée que les féminins dérivent des masculins, et en se dispensant de lire les oeuvres du passé pour voir si les fameux “mots féminins à créer” n’auraient pas déjà quelques siècles d’existence, les Quarante font semblant de se trouver face à des formes nouvelles, irrégulières, pléthoriques, aberrantes. » En forgeant des formes improbables, souvent avec le suffixe –esse, ils s’amusent de cheffesse, rient de ministresse — qui existait pourtant en ancien français —, oublient de se rappeler les bonnes vieilles princesse et enchanteresse, mais s’amusent de la « relation avec fesse afin de contrer la réactivation de ce suffixe ».

 

« Quant à la désinence en –eure, l’une des plus décriées par l’Académie car vigoureusement remise en circulation par les Québécois, elle était courante dans la langue ancienne. Outre les noms prieure et supérieure, qui ne déparent pas la série des adjectifs majeure, mineure, inférieure, etc., on trouve beaucoup de seigneure et de possesseure dans les textes du Moyen Âge. »

 

La violence par la violence

 

« La violence des propos tenus par l’Académie a été une vraie découverte », indiquait en entrevue au Devoir le grammairien et coauteur Yannick Chevalier, également vice-président à l’Université Lumière Lyon 2. Car le livre collige lettres, articles dans les journaux, déclarations publiques, et c’est un amusement réel que de lire ces attaques au vitriol, ces raisonnements démontables, ces incohérences livrées avec panache. Comme la montée de Georges Dumézil en 1984 « sur “l’admirable substantif conne”, seul néologisme féminin “dont on ne peut plus se passer” ». Ou comme cette proposition de Marc Fumaroli : « Tranchons entre recteuse, rectrice et rectale » en 1998. Cette violence et cette mauvaise foi ont incité le groupe de chercheurs à répondre sur un même ton, pamphlétaire, enflammé — assez inhabituel pour un écrit scientifique.

 

« [Les académiciens] dénient notamment aux femmes qui leur tiennent tête le moindre savoir, la moindre réflexion, la moindre légitimité — fussent-elles universitaires ou ministres », résument les auteurs. Les Immortels se battent pour être les responsables de la langue, des Gardiens, « qui véhiculent l’idée d’une langue pure alors que le français, on le sait, est par son histoire un créole », poursuit de vive voix M. Chevalier.

 

La langue se transforme et évolue par l’usage plutôt que par des idéaux. « André Goose, le gendre de Grévisse, qui a poursuivi ses importants travaux, n’aurait jamais pu intégrer l’Académie française, car la méthode de travail pour les Grévisse était de décrire les usages tels qu’ils sont. » Aucun des grands philologues français ne sera jamais invité non plus sous la Coupole, avance encore M. Chevalier.

 

Les auteurs estiment qu’il est « grand temps que l’État reprenne la main sur le dossier du langage non sexiste ». Qu’il confie à des spécialistes et aux joueurs concernés la tâche d’élaborer des propositions, en toute indépendance de l’Académie. Une Académie à qui on devrait également accorder son indépendance, croient les cinq spécialistes. « Cette officine est aujourd’hui suffisamment riche pour vivre de ses propres rentes. »

L’Académie contre la langue française

Collectif sous la direction d’Éliane Viennot, Éditions iXe Donnemarie-Dontilly, 2015, 220 pages

10 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 4 janvier 2017 05 h 42

    trois cent ans c'est beaucoup

    L'Academie francaise est- elle une institution a la remorque ou une institution a l'avant garde une langue n'est-elle pas toujours un peu créole, n'est ce pas un peu sa richesse et sa dynamique, le terroir n'est il pas toujours un peu le charme d'une langue, dont laissons les évoluée par elle même, et mettons a la retraite les académiciens, de toutes les facons n'en ont-ils pas l'age , trois cent ans c'est beaucoup

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 4 janvier 2017 09 h 08

    Charrier la violence

    On utilise cinq fois le mot «violence» dans ce texte. L’adjectif «misogyne» (qui déteste les femmes) est utilisé deux fois pour qualifier l’Académie française refusant de normaliser la féminisation des titres.

    Parce qu’essentiellement, c’est de cela qu’il s’agit dans ce texte.

    À mon avis, l’Académie a tort. Mais ne serait-il pas plus approprié de parler de mépris, de condescendance, de mésestimation ou d'infériorisation ? C'est quoi cette manie de crier à la violence faite aux femmes pour tout et pour rien ?

    Si refuser de permettre que «chève» soit le féminin de «chef» est de la violence, comment doit-on qualifier les 300 000 morts du drame syrien ?

    • Yves Archambault - Abonné 4 janvier 2017 16 h 13

      des meurtres.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 janvier 2017 10 h 11


      Le mot ‘table’ est de genre — et non de sexe — féminin. Un divan est de genre — et non de sexe — masculin.

      Ni la table ni le divan n’ont de sexe parce qu’ils ne s’accouplent pas avec aucune autre pièce de mobilier. À ma connaissance. Mais qui sait de quoi les meubles ‘intelligents’ d’aujourd’hui sont capables…

      La règle voulant que le genre masculin l’emporte sur le genre féminin n’a aucun rapport avec la guerre des sexes, ni sur les innombrables sévices que nous, les hommes, avons fait subir à des centaines de millions de pauvres victimes féminines au cours des millénaires.

      Conséquemment, la ‘violence’ de l’Académie française contre les femmes est une fabulation. Et tout plaidoyer à cet effet qui repose sur une simple une farce plate d’un académicien en 1980 ne prouve pas grand chose.

  • Jean Richard - Abonné 4 janvier 2017 11 h 40

    S'il fallait féminiser les verbes

    On pourrait s'amuser un peu de la confusion entretenue par les féministes du siècle passé qui n'ont pas su respecter la date de péremption de leurs idées. La confusion ? Oui, la confusion entre le sexe et le genre grammatical.

    Associons donc sexe et genre grammatical aux concepts auxquels nous faisons face dès notre conception. Au départ, il n'y a pas de masculin pour la conception. Après la conception, la vie. L'existence ? Ça reste féminin. Il n'y a qu'une issue pour se masculiniser : devenir avorton – il n'existe pas d'avortonnes. Devenir avorton, c'est renoncer à la vie.

    Sautons un peu plus loin dans l'existence d'un mâle du genre maudit. Après la famille, il connaîtra la garderie, l'école, l'université, toutes institutions de genre, donc de sexe, féminin. Seule trêve dans l'évolution de son éducation, le collège – qu'on remet souvent en question. Enfin, au terme de sa phase dite éducative, il accédera à une profession et mènera une carrière. L'alternative à tous ces féminins, c'est le métier, mot masculin qui implique une rémunération beaucoup moins généreuse, sinon le chômage ou le BS, toujours conjugués au masculin – comme décrochage d'ailleurs.

    Et le sexe des objets ? Au Québec, la langue de la rue s'est parfois distinguée de celle de la France. Les mâles français adoraient leur voiture, leur bagnole, leur caisse : les mâles québécois aimaient leur char. En guise de compensation, on a tenté de féminiser les avions, les hélicoptères et les autobus. Or, si nous pouvions voir une autobus dans la rue et une avion dans le ciel, ça ne passait pas dans une dictée. La maîtresse y allait d'un violent coup de stylo rouge-sang sur l'offense à la langue française. À une certaine époque, il y avait même de l'encre rouge et bouillante qui circulait dans les oreilles des gamins...

    Et les verbes ? Si on leur donnait aussi un sexe ? L'Académie française en aurait pour un autre siècle de rigolos débats féministes.

    • gaston bergeron - Abonné 4 janvier 2017 12 h 48

      « Avortonne » existe, vous venez de l'écrire...

    • Gilles St-Pierre - Abonné 4 janvier 2017 21 h 17

      Mais M. Richard, vous semblez oublier que selon Saint Jean, qui avait des manières fort câlines : le verbe (lui-même masculin) s’est fait chair (au féminin) réf. (Jean 1,1-18).

      Il y a de quoi à s’étirer la langue faute de se la délier quoiqu’en pense l’Académie.

  • Julien Thériault - Abonné 4 janvier 2017 13 h 16

    Une vieille chose poussiéreuse inutile

    Comme institution, l'Académie française me semble être une vieille chose poussiéreuse et inutile. Les membres qui la composente sont-ils d'ailleurs compétents ? À ce que je sache, être un grand écrivain -- romancier ou essayiste -- ou un grand journaliste ne fait pas de qu'un un grand linguiste. Un grand maître peut peindre des chef-d'oeuvre sans être expert en chimie des pigments ou en physique de la lumière et un violonneux peut être un véritable virtuose sans connaître à fond le solfège.

    Sur la question de la féminisation des fonctions, plusieurs langues hésitent, essayant tant bien que mal à s'adapter à l'évolution de la société. Je pense que le rôle de l'Académie est de prendre acte de l'usage réel et non pas d'essayer de sanctionner cet usage et de figer un usage surranné ou d'imposer des normes arbitraires. De toutes façons, la langue finit toujours par gagner.

  • Michel Lebel - Abonné 4 janvier 2017 15 h 00

    Sans importance!

    L'Académie française: une bande de vieux gâteux et gâteuses qui se prennent pour d'autres. Passons!

    M.L.