Le livre interdit

Illustration: Iris Boudreau

Le livre était trop gros. Sa reliure pesante aurait défoncé la toile de mon sac de plage. Il m’était impossible d’emporter avec moi le bel album découvert au hasard des rayons du secteur « adulte » de la bibliothèque, là où il m’était interdit d’aller.

 

Pourtant, je m’y étais faufilée, silencieuse. Sur la pointe des pieds, j’avais gravi le second étage, traversé les longs couloirs d’ouvrages et découvert cette allée aux livres plus gros qui donnaient l’impression de faire courber le dos des tablettes. Là, j’avais saisi un des livres gigantesques.

 

L’ouvrage avait d’abord été déposé sur la moquette, au milieu de l’allée. De toute façon, il n’y passait personne. Dehors, c’était juillet. Il faisait beau. Les enfants peuplaient les piscines. Tandis que je soulevais la couverture rigide de ce livre où, en noir et blanc, un couple s’embrassait dans le flux des passants.

 

Je m’étais accroupie devant l’ouvrage. Entièrement happée par les scènes que je voyais maintenant défiler sous mes yeux. Scènes de rue. Scènes d’enfants, surtout, captées dans une espièglerie étonnante. Des gamins marchaient sur les mains. D’autres se tiraillaient. Un garçon et une fillette observaient l’étendue d’une vitrine. Le papier lustré glissait sous mes doigts. Je voulus tout savoir de ce photographe. Je découvris Robert Doisneau. J’appris ce qu’était le huitième art. Je vins tous les jours de l’été lire dans cette allée.

 

Aujourd’hui, les mêmes rayonnages m’accueillent. Grâce au livre Robert Doisneau : rétrospective, trop lourd pour les petites mains d’une fillette, je suis devenue bibliothécaire.

L’illustratrice Iris, 32 ans, a signé récemment Le pouvoir de l’amour et autres vaines romances (scénario d’Yves Pelletier, La Pastèque). L’été dernier, elle a lu Drama Queens, de Vickie Gendreau (Quartanier), après avoir eu longtemps peur que le livre soit trop triste ou trop dur, « parce que, tsé, en vacances, on est supposé lire des trucs légers et se changer les idées, mais maudit que c’est drôle et bien écrit… »

Le livre Robert Doisneau : «rétrospective (Hoëbeke)» est désormais épuisé. Les éditions Taschen, Flammarion et Hazan ont aussi publié des albums des photos de Doisneau.