«Fan» de rêve

Illustration: Tiffet
La «fanfiction» s’immisce dans la littérature, en transforme peut-être le paysage, à coups de chiffres souvent plus que de mots. Coup d’oeil sur le phénomène.


Sur Internet, les histoires les plus lues ne sont pas écrites par des auteurs penchés sur leur clavier qui cherchent pendant des heures le mot juste. Les néofictions de la Toile sont plutôt pianotées sur un cellulaire, en queue à l’épicerie, autopubliées sur le Web. Elles empruntent aux univers déjà existants de Twilight, du Seigneur des anneaux, de Star Wars oud’Harry Potter… Le jeune sorcier de J. K. Rowling figurait, à titre d’exemple, dans plus de… 709 000 récits au moment d’écrire ces lignes.

Ces « fanfictions » sont écrites par des admirateurs passionnés pour une communauté d’adeptes tout aussi épris de ces univers. Elles poursuivent l’histoire, en comblent les trous, marient deux oeuvres (par exemple, la Bible rencontre Les chroniques de Narnia, Frozen se marie à Godzilla). Ou encore, elles utilisent des personnalités publiques bien réelles et les catapultent dans le fantasme de l’auteur. Tantôt, Taylor Swift combat un mutant au physique de Ben Laden ; ailleurs, Madonna envoie des textos paniqués à sa fille parce qu’elle ne comprend rien à Snapchat ou Obama vit une romance interdite avec Mitt Romney.

Tout est permis : alimenter les relations incestueuses entre les frères de la série Supernatural ou aider le professeur Snape à prendre Hermione en levrette. « Les fanfictions sont souvent des histoires de cul, précise Richard Saint-Gelais, prof à l’Université Laval et spécialiste du nouveau roman et de la paralittérature. Pas exclusivement, mais beaucoup. »

La fanfiction existe depuis longtemps déjà. Bien avant que les admirateurs de Star Trek créent de nouveaux chapitres à la série mise en pause, qu’ils se partageaient lors des conventions dans les années 1960, Arthur Conan Doyle (1859-1930) laissait ses lecteurs créer de nouveaux mystères à résoudre pour son Sherlock Holmes.

Pour trouver les perles dans cette botte de foin, il faut toutefois fouiller le Far West virtuel. Longtemps. On y trouve de tout, par catégories, dans un système ressemblant à celui des sites pornos, et pour tous les goûts. Même les plus discutables. « Les gens qui aiment les fanfictions recherchent des trucs que le monde imprimé ne peut leur offrir… », explique Chantal Martineau, longtemps lectrice de ces récits. Elle a passé plus de 1500 heures à traduire en français des fanfictions inspirées de la série Lois Clark, dans les années 1990. « Oui, ces histoires peuvent être de la merde. J’ai traduit des histoires plates à mourir, mais les gens en redemandaient ! Il existe aussi de la bonne fanfiction, écrite [toujours bénévolement] par des gens qui se forcent à bien faire les choses et qui mérite d’être partagée », estime-t-elle.

La sortie du garde-robe

Ces récits d’amateurs attirent désormais l’attention des éditeurs et d’un public de plus en plus large, comme l’a prouvé Cinquante nuances de Grey (JC Lattès), la trilogie sadomaso née d’une fanfiction vampirisée sur l’oeuvre Twilight, de Stephenie Meyer. E. L. James a utilisé à ses débuts les personnages d’Edward, de Bella et de Jacob (devenus Christian, Anastasia et José), en se servant du bassin d’admirateurs de la série de Meyer comme tremplin.

Ce même coup de pouce a servi After, une série érotico-romantique en quatre gros volumes, une fanfiction écrite par Anna Todd dont le premier tome paraîtra en français aux éditions de l’Homme le 25 mars. La romance de cette jeune Texane de 25 ans, méconnue il y a quelques mois, met en vedette un personnage calqué sur Harry Styles, l’un des chanteurs de One Direction (boys band qui fait battre le coeur de millions d’adolescentes). Il devient l’objet de désir de la chaste Tessa. Après le nécessaire changement de nom pour des questions légales (le célèbre brunet devient Hardin Scott), l’histoire s’est affranchie de Wattpad, l’application d’autopublication où Todd publiait ses chapitres avec assiduité.

Repêchée par Gallery Books, la fan a décroché un contrat d’édition dans les six chiffres et Paramount Pictures en a acheté les droits pour d’éventuels films. La promo de son livre (« Plus d’un milliard de clics »…) mise visiblement sur les chiffres.

L’école des fans

Le procédé d’emprunt n’est pas nouveau. Il existe beaucoup de fanfictions « reconnues » par les littéraires, « mais on ne les décrit pas comme telles, explique Richard Saint-Gelais. Des auteurs ont fait renaître Wilde ou Hemingway dans leurs livres, tandis que Proust travaille dans une agence de détectives dans Les enquêtes de M. Proust, publiées chez Gallimard. »

L’utilisation de la technologie est la spécificité de la fanfiction, faisant passer l’activité solitaire qu’est l’écriture à un club très social sur le Web. Charlie, Québécoise francophone de 34 ans, publie en anglais sur Wattpad — sous son autre pseudo, CM Peters — ses fanfictions inspirées de l’univers des héros de Marvel. Tout comme pour la majorité des auteurs, elle voit le genre comme une sorte d’école, doublée d’une fascinante expérience sociale. « C’est sûr qu’un jour j’aimerais arriver à publier une fiction originale. Pas avec ce que j’écris sur Wattpad toutefois. Mais les réponses des lecteurs, les commentaires, qu’ils soient positifs ou négatifs, et l’interaction que j’ai en ligne avec eux, c’est vraiment intéressant. Ça m’amène à m’améliorer, dit-elle. En un an, j’ai vu toute une différence avec ce que j’écrivais à mes débuts. »

Ces communautés qui se forment en ligne autour d’un récit et de son auteur dès qu’un chapitre est déposé jouent gros dans son succès. Et, dans le cas d’Anna Todd, être la fille la plus populaire à l’école Wattpad justifie l’entrée dans les ligues traditionnelles.

Joëlle Sévigny, éditrice aux éditions de l’Homme, le confirme : « Anna Todd a d’abord conquis ses lectrices en se montrant à 100 % disponible pour elles. En répondant à leurs questions et en se montrant ouverte à leurs commentaires, elle les a invitées à participer à son processus créatif. C’est assez rare de pouvoir échanger avec les auteurs que l’on aime, et à mon avis elle a mis au point une stratégie gagnante pour se démarquer. »

 

Catalogue

La fanfiction est-elle le nouveau bassin d’écrivains ? « Oh, sûrement, dit Pierre Bourdon, vice-président des éditions de l’Homme. Je pense que nos éditeurs de fiction doivent avoir le regard sur ces auteurs-là. »

« Aussi longtemps que les fanfictions vont amasser des millions de clics et de lecteurs en ligne, leurs auteurs populaires vont continuer à décrocher des contrats de publication, écrit Anne Jamison, professeure à l’Université d’Utah, dans son livre Fic : Why FanFiction Is Taking Over the World (BenBella Books). Jusqu’à ce qu’un nombre substantiel d’entre eux connaisse un déclin si précipité que publier un auteur venant avec une communauté de dizaines d’admirateurs semble plus risqué que d’investir dans un nouvel écrivain totalement inconnu. »

 

Le Web, Amazon et les habitudes en ligne ont modulé le paysage littéraire, et c’est ce que continuent de faire les auteurs de fanfiction, un chapitre à la fois.

Et ce, à la vitesse grand V.