La magie noire du territoire

Mathieu Blais
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Mathieu Blais
Un secret, un paysage trop grand qui avale les hommes, beaucoup de violence : sur « La liberté des détours » et l’apprentissage du roman en solo pour Mathieu Blais.
 

Par son souffle, par la qualité de son écriture et par son genre hybride, La liberté des détours s’annonce comme l’un des titres les plus forts de ce début d’année. Cette sombre histoire de « survenant » fugitif, moitié thriller, moitié roman d’amour — et peut-être aussi moitié autre chose… —, est portée par une écriture solide et sensible qui nous révèle du coup un auteur.

 

Huitième livre de Mathieu Blais — mais son premier roman en solo —, La liberté des détours relate quelques mois de la vie d’un homme en fuite dans un petit village de la Côte-Nord. Venu directement de Saint-Michel-des-Saints, dans Lanaudière, où plus rien ne le retenait, Paul Roberge squatte un camp abandonné au fond d’un rang près de Port-Cartier.

 

Désoeuvré et amateur de gros gin, « en attente » de quelque chose, prêt à exploser de toute la violence et des rêves trop longtemps contenus, Roberge ronge ainsi son secret tout en rêvant d’amour, d’ailleurs lointains et d’horizons plus libres. Il rêve d’Amérique, seul ou à deux, « l’Amérique impossible, l’Amérique de toujours, partout, traversée de tous les chemins, de tous les réseaux, irriguée par tous les asphaltes ».

 

Du tandem à l’écriture en solo

 

Auparavant, il y a eu Zippo : il était une fois dans l’oeuf et L’esprit du temps, tous les deux écrits en tandem avec Joël Casséus (Leméac, 2010 et 2013), avec lequel il partage, selon leur éditeur, « une obsession bicéphale pour le glauque et le lugubre ».

 

Sorte de polar noir sur fond de fin du monde appréhendée, qui « dessine les contours d’un monde où il ne fait pas bon vivre, une société en proie aux rapaces du capital qui n’éprouvent aucune compassion devant le malheur des exclus », Zippo se prolongeait avec L’esprit du temps, qui met en scène une traversée épique du continent américain au lendemain de la catastrophe.

 

Né à Montréal en 1979, auteur aussi de cinq recueils de poésie, dont Que le cri détaché de ta colère (Trois-Pistoles, 2005) et Notre présomption d’innocence (Triptyque 2014), Mathieu Blais enseigne aujourd’hui la littérature au cégep Édouard-Montpetit, à Longueuil, au sud de Montréal. Après s’être « laissé prendre les pieds en poésie » et avoir achevé un doctorat en études littéraires à l’UQAM, ce père de deux enfants entre cette fois de plain-pied dans le roman. Mais sans avoir la moindre prétention, répétera-t-il souvent.

 

Hasard ou vaste complot littéraire et altermondialiste, Joël Casséus publie lui aussi un premier roman en solo cet hiver (Le roi des rats, Leméac).

 

Un pays sans bon sens

 

Ce travail à quatre mains, Mathieu Blais le considère comme particulièrement difficile, mais aussi formateur. « Quand tu écris à deux, c’est une torture constante. Tu es toujours dans le compromis, toujours en train de négocier l’imaginaire de l’autre. » Après avoir produit deux romans au sein d’une espèce de petite PME très efficace, il lui aura fallu cette fois trouver sa propre méthode de travail, fouetter lui-même sa motivation à voir cette histoire exister.

 

« C’est peut-être aussi la première fois que je n’écris pas avec la volonté de porter un message », reconnaît-il. Même si ce roman demeure engagé à sa manière. Engagé, parce qu’il l’a voulu ancré dans le territoire et le réel.

 

Aux prises depuis quelques années avec des classes d’étudiants qui n’ont pas les outils culturels et historiques nécessaires pour aborder les textes de la littérature québécoise, et à qui il doit d’abord expliquer le contexte, Mathieu Blais y voit l’une des sources de ce roman tel qu’il existe aujourd’hui. « Ça fait quatre ans que je suis là-dedans, à rebrasser mon Histoire et mon rapport à la littérature. Je pense qu’il y a aussi un peu de ça dans La liberté des détours. Cette espèce d’aller-retour entre l’Histoire, le territoire et les gens qui l’habitent, les petites gens qui l’habitent. »

 

Territoire : le mot revient souvent dans ses propos. L’écrivain a d’ailleurs piloté à l’automne 2014 un collectif dont c’était le thème principal (« Territoires », Moebius, no 143).

 

« Le territoire appelle à quelque chose de plus large, de plus inclusif, estime-t-il. On ne pense plus en termes de nation, de charte des valeurs, de cadre très rigide. On parle plutôt en termes d’espace habité — ou cohabité — et là, tout à coup, ça devient porteur. Zippo et toute la poésie que j’ai écrite sont toujours partis de ça. Partis d’une grosse poussée d’altermondialisme, où on essayait de penser le monde différemment, en même temps que s’opérait une montée de la droite identitaire. À travers tout ça, la gauche se repositionnait. Je me repositionnais. Tout ça pour dire que la notion de territoire me semble aujourd’hui plus libre, plus trippante. »

 

Ancré dans le réel

 

Avec une poésie ouvertement engagée et deux romans étiquetés « altermondialistes » derrière la cravate, l’écrivain a le sentiment que La liberté des détours est quelque chose de plus intime. Même si ce roman, croit-il, demeure profondément ancré dans le réel. « C’est là où c’est encore politique. »

 

Mais c’est une quête de liberté empêchée, rattrapée par l’atavisme, la défaite immémoriale, le deuil d’un territoire immense s’étendant de la baie d’Hudson à la Terre de Feu. On pourra penser, non sans raison, aux nouvelles de Raymond Bock (Atavismes, Le Quartanier, 2011). Son protagoniste est un antihéros rêvant de bouts du monde, d’une « aventure de coureur des bois, d’arpenteur de territoire », mais qui se demande si « ça a un sens ». Ça, c’est-à-dire « toute cette nature, tout ce mouvement, toute cette vie qui vibre et avec laquelle on se démerde du mieux qu’on peut ».

 

Le décor du roman, ou plutôt cette magie noire du territoire, jusqu’à la relation étroite entre tendresse et violence au coeur du roman, Mathieu Blais raconte que tout ça s’est nourri de multiples séjours sur la Côte-Nord et la Basse-Côte-Nord, d’un long voyage au Yukon et aux États-Unis, de fantasmes d’une Amérique sans frontières et « rough’n’tough ».

 

« La Côte-Nord, c’est tout ce qu’il y a de plus violent dans le bois, dans la nature, tout ce côté inaccessible. Il n’y a pas plus représentatif du Québec, il me semble. Et en même temps, tu as la mer, le fleuve, toute la beauté et l’extraordinaire vitalité du paysage et de ses habitants. Mais pour moi, ajoute-t-il, c’était plus une trame de fond qui était inspirante. »

Chez nous, malgré les chaînes, on a toujours eu le nez sensible au vent et les pieds attirés par les chemins de traverse. À force de vivre avec mes oncles, mon père, à force de les voir manquer les marches, rater leur chance, à force de les voir prendre tous les détours possibles pour repartir courir la chasse-galerie à chaque occasion, j’ai pris peur. Je me suis battu presque toute ma vie contre cette idée. Je me suis rattaché à son contraire.

Cul-de-sac et poésie

Paul Roberge, « fils de dériveurs et bandit en cavale », échoue tout au bout d’un rang isolé de la Côte-Nord. Coincé entre l’infini terrifiant du golfe du Saint-Laurent et une forêt impénétrable, au fond de ce cul-de-sac — un détail qui n’est pas innocent —, il a trouvé un « campe » tout équipé où il fait son nid.

Le trentenaire à moitié Amérindien — il a grandi dans une roulotte près de Manouane — atterrit dans cette région tricotée serré comme un cheveu sur la soupe, à la manière d’un survenant, avant d’extirper de sa Civic rouillée une dizaine de lourds sacs en toile et de les enfouir dans la cave. À son voisin un peu trop curieux à son goût, il prétend qu’il loue le chalet à son propriétaire et se fait appeler Jonas.

S’il essaie de se faire discret, s’il croira même avoir trouvé l’amour avec Marie-Jeanne, une traductrice enceinte qui vit depuis plusieurs années dans un autobus désaffecté installé au bord du fleuve, l’étau finira par se resserrer sur Roberge/Jonas, poursuivi par ses fantômes et par la réalité, réduit à sa dualité immuable. Car « pour les nègres, les pourris, les petits comme lui, les souffre-douleur, les ignorés et les perdants », la liberté demeure encore et toujours, peut-être, un rêve inaccessible.

Au milieu d’une Côte-Nord à la fois belle et hostile, sorte de « Far East » au parfum d’Amérique et de violence (bataille, suicide, meurtre, vol à main armée), se dessine plutôt une liberté sans issue qui charrie un lourd parfum de défaite et de désespoir au masculin.

Huitième livre, mais premier roman en solo, de Mathieu Blais, La liberté des détours est porté par une écriture sans faille qui apporte une densité juste et étonnamment réelle aux personnages comme aux paysages. Le poète, chez Mathieu Blais, se fait encore entendre. Et on mesure combien chaque mot ici, comme il se doit, a son importance.

Le mélange parfait d’action et de réflexion est au service d’une tension narrative qui nous donne parfois l’impression d’évoluer dans un thriller. Une atmosphère inquiétante qui se nourrit autant d’une menace imprécise, d’une histoire d’amour qui naît sous nos yeux, que des circonstances ambiguës qui ont poussé cet homme seul vers ce petit village de la Côte-Nord.

L’écriture de Mathieu Blais, en ce sens, se révèle d’une efficacité sans faille.

La liberté des détours

Mathieu Blais, Leméac, Montréal, 2015, 192 pages