Renaud-Bray dit vouloir changer les choses dans le monde du livre

Blaise Renaud, directeur général des librairies Renaud-Bray
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Blaise Renaud, directeur général des librairies Renaud-Bray

« Je suis le seul libraire à pouvoir me permettre de pousser les changements pour le monde du livre d’ici de manière pratique et directe, a indiqué au Devoir Blaise Renaud, le directeur général de Renaud-Bray. Aujourd’hui, les petits libraires n’ont pas ces moyens. Je le fais en pleine conscience de mon milieu. »

 

Depuis février, un conflit commercial oppose Renaud-Bray, la plus grande chaîne de librairies au Québec, et le diffuseur Dimedia. Ce bras de fer entre deux importantes figures du marché du livre québécois se répercute sur tout le milieu. Plusieurs nouveautés, québécoises ou d’ailleurs, diffusées par Dimedia — Histoire de la médecine au Québec, Métis Beach, Creole Belle — ne se retrouvent pas sur les vastes étals de Renaud-Bray. Mauvais pour les éditeurs, mauvais pour les auteurs, qui vendent moins. La semaine dernière, une lettre ouverte, signée par 84 libraires, éditeurs et organismes, demandait à Renaud-Bray de mettre fin à la situation.

 

Que cherche donc Renaud-Bray ? « Une évolution, répond Blaise Renaud dans son bureau sis au-dessus de la grande librairie de la rue Saint-Denis. Je pense que tout le monde du livre demande un changement. Qu’on soit favorable ou non à la réglementation, c’est une des choses qui est ressortie de la commission parlementaire sur le prix du livre. »

 

Pour le gestionnaire, ce changement passe entre autres choses par un lien direct entre le libraire et l’éditeur. « La relation naturelle entre l’éditeur et le libraire, ici, s’est pervertie. Vous avez énormément d’intermédiaires, et une dématérialisation du lien avec le consommateur. » Blaise Renaud croit que le rôle du diffuseur-distributeur, passage rendu obligé par la loi 51 sur le livre, est de trop. Celui qui fait venir les importations, stocke les livres d’ici, en fait la promotion et en assure le transport vers toutes les librairies, même à l’autre bout de la province, alourdit le marché, selon M. Renaud.

 

« C’est l’ajout d’un intermédiaire qui a un impact colossal sur les résultats financiers des éditeurs et des libraires, poursuit celui qui se voit autant comme commerçant que comme libraire. Au Québec, la distribution est devenue une business privée. Je n’ai pas de mal avec un mandat de grossiste : rendre le produit disponible avec peu de préavis à ceux qui en ont besoin et qui sont prêts à payer un peu plus cher pour être en mesure de recevoir à peu près n’importe quoi à l’intérieur de 24 h ou de 48 h. » Ce qui est un peu le principe de la SAQ, pour faire une comparaison grossière. « Mais je suis en mesure de constater aussi ce qui n’est pas disponible chez les fournisseurs, qu’on va être obligés de demander, qui va mettre deux mois en bateau pour arriver, qui va être réceptionné et réemballé chez les distributeurs, réexpédié chez moi. Pendant tout ce temps, à chaque étape, même les retours, le distributeur fait des profits. »

 

Réflexion souhaitée

 

Le Québec, si l’on soustrait les 2 millions d’allophones, est un marché de quelque 5 millions de lecteurs francophones potentiels. Un micro-marché. « Et vous avez des distributeurs qui se rémunèrent en important 80 % de la production de masse de la France. D’un autre côté, on essaie de développer à grands coups de subventions l’édition québécoise. Est-ce qu’on peut avoir une réflexion soutenue, profonde ? Le problème vient encore une fois des distributeurs qui touchent des royautés sur l’importation des livres français. Plus ils en importent, plus ils en placent, plus ils font de l’argent — et même s’ils traitent des retours ensuite, ils s’en foutent parce qu’ils font de l’argent là-dessus aussi. De l’autre côté, on dit que la part de l’édition québécoise est insuffisante et qu’on souhaiterait l’augmenter. Il y a un paradoxe profond. On a fait une belle machine qui fait grossir les frais, qui place les libraires dans une situation précaire, qui fait que les gens se trouvent, avec 3500 nouveautés par mois, devant un océan de livres, qui raccourcit le cycle de vie du livre. »

 

Renaud-Bray aura 50 ans l’an prochain. La chaîne a été précurseur au Québec dans l’utilisation des nouvelles technologies, tant dans ses communications commerciales qu’en instaurant le site Internet transactionnel dès 2009. Le gestionnaire est fier d’avoir le plus vaste fonds de titres au Québec — la librairie sur Saint-Denis en compte entre 75 000 et 90 000 — et une base de données qui vient compléter les bases institutionnelles Memento et BTLF. « On est un commerce de détail en croissance, avec une relève, jeune, assurée, qui agit comme un stabilisateur dans leur industrie — car un détaillant qui vend 50 % pour des titres de fond, pour de la poésie entre autres, c’est un véritable stabilisateur, quoi qu’on en dise.»

 

Blaise Renaud vient d’acquérir une première librairie à l’étranger, en rachetant La Sorbonne, à Nice, de la chaîne en faillite Chapitre. Renaud-Bray pourrait-elle devenir internationale ? « On est en développement, au Québec et ailleurs. Maintenant, l’enjeu c’est juste d’aller chercher les opportunités et de suivre l’inspiration. »

 

Contre le prix unique

 

Pour Blaise Renaud, une réglementation sur le prix du livre n’est pas une solution à l’effritement actuel. « Si j’ai le droit d’acheter du gros volume à des conditions avantageuses, je vais acheter plus de livres. L’éditeur va donc en vendre plus, faire plus d’argent, plus de fonds, publier des titres plus nichés, avoir une vision à long terme, investir dans des publicités qui vont peut-être avoir des retombées pour les libraires indépendants. Et si moi je vends 10 000 exemplaires d’un livre plutôt que 5000, ces 10 000 vont contribuer à créer un impact de masse, du bouche à oreille, et les consommateurs vont aller chercher le livre aussi chez les indépendants. Et je ne parle jamais d’offrir des prix imbattables — j’ai refusé des offres d’exclusivité — parce que Renaud-Bray a une très grande conscience sociale par rapport au marché, quoi qu’on en dise. »

 

Comment changer les choses, alors ? « À date, je me suffis à moi-même, malheureusement, répond Blaise Renaud, pour ce qui est de pousser des pratiques vers le changement, parce que je n’ai pas d’interlocuteurs. C’est quelque chose qui me manque. Parce que c’est vrai qu’on réfléchit mieux à plusieurs que seul. »

 

 

Les librairies Renaud-Bray en cinq dates

1965 : Fondation de Renaud-Bray.

1995 : Renaud-Bray se place sous la protection de la loi de la faillite.

1999 : Acquisition des librairies concurrentes Garneau et Champigny. La chaîne devient, avec ses 23 succursales, le plus grand réseau de librairies francophones en Amérique.

2009 : Ouverture du centre de distribution Internet de Renaud-Bray.

2011 : Blaise Renaud devient directeur général de Renaud-Bray et prend les rênes de l’entreprise cofondée par son père, Pierre Renaud.
8 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 30 juin 2014 15 h 24

    Le livre en papier et son prix

    Je crois que la crise que vivent actuellement les librairies est facile à comprendre et je vais vous en donner mon point de vue.

    Le fait est que le prix du livre en librairie n'a pas suivit la même courbe de prix que d'autres produits culturels depuis l'ère numérique.

    En 1988, les gens payaient 2,50$ pour s'acheter un 45 tours chez un disquaire. Un roman moyen se vendait autour de 15$ chez le libraire.

    De nos jours, il n'y a plus de 45 tours et la majorité des disquaires ont fermé leurs portes depuis longtemps. Mais vous pouvez acheter des chansons à 99 sous par chanson sur Itunes, sans compter des compilations où le prix est encore plus avantageux.

    Mais le roman qui était à 15$ en 1988, est maintenant autour de 25$ chez votre libraire. On peut penser au nouveau roman de Milan Kundera à 26,95$, la fête de l'insignifiance, petit roman de 140 pages, texte très espacé qui se lit en deux heures, peut-être trois ou quatre pour certains.

    Ce prix n'est pas exorbitant, c'est le prix d'un steak frittes dans un restaurant moyen. Si nous vivions dans un temps pré-numérique comme en 1988, personne ne rechignerais à payer ce prix.

    Le problème, c'est que sur Amazon, vous avez l'intégrale de Jules Verne ou l'intégrale de Sherlock Homes pour un petit 3$, qui vous donne des dizaines d'heures de lecture d'excellents écrivains du passé.

    Pourquoi les gens payaraient 25$ pour le dvd de Molière à bicyclette quand pour 8$ par mois sur Netfilx, ils peuvent non seulement voir ce film, mais des centaines d'autres également (mais très peu en français).

    Tout le problème des libraires sera de s'adapter à ce nouvel environnement numérique.

    • Pierre Montminy - Inscrit 30 juin 2014 20 h 53

      M. Lessard, je suis bien d'accord avec votre point concernant l'impact que devrait avoir la dématérialisation des livres sur leur prix (une baisse attendue).

      Je vous invite cependant à considéter l'important détail que les oeuvres de Jules Vernes, Marcel Proust ainsi que la grande majorité des auteurs décédés depuis plus de cinquante ans sont libres de droits d'auteurs, ce qui fait que vous pouvez en fait obtenir ces oeuvres gratuitement.

      Ce qui n'est pas le cas des romans de Kundera et des auteurs contemporains, qui ont besoin de ces droits pour vivre...

  • André Boisvert - Abonné 30 juin 2014 15 h 47

    L'effet numérique discutable

    L'analyse de M. Lessard est en partie vraie, mais... Effectivement, il n'y a plus de 45 tours et les jeunes générations achètent à qui mieux mieux les éphémères succès musicaux à la pièce, mais moi qui suis d'une autre génération, je continue à mieux apprécier le format CD à la musique ''immatérielle'' de iTunes.

    Il en est de même pour les livres. Ayant les yeux rivés à un ordinateur à longueur de journée, je préfère encore lire un bon livre en version papier, le soir venu.

    Et oui, Amazon nous offre une pléiade de livres, de CD et de DVD à bien meilleur marché, mais est-ce que cette entreprise versera une partie de ses dividendes à tous ceux et celles qui perdront leur emploi ici? Poser la question, c'est y répondre!

  • Mylène Chevarie - Inscrite 30 juin 2014 18 h 08

    Un enfant gâté

    Il est vrai que le numérique est un défi que le monde du livre doit relevé. Cependant l'argumentaire du nouveau DG de Renaud-Bray n'en parle pas. Comment se fait-il que la presque totalité du monde de l'édition se range derrière Dimédia? Je crois qu'avant de commencer tout argumentaire ce jeûnot devrait débuter par payer ses dettes et être reconnaissant des arrangements que le diffuseur a fait pour son père à la fin des années 1990.

  • Jacques Moreau - Inscrit 1 juillet 2014 09 h 47

    La rançon du progrès

    Fut un temps ou le livre, écrit à la main par des clercs qui multipliaient les copies, le livre était un objet de grand luxe. L'imprimerie avec les presse de Gutenberg, a changé la donne, c'est devenue plus abordable de posséder un livre. De nos jours on est en passe de mettre de coter le papier, et tous ses pourvoyeurs. Faudra faire des ajustements, c'est sur.

  • Jean-Yves Marcil - Inscrit 1 juillet 2014 10 h 01

    Des nantis pleurnichards

    Il me semble que trop souvent les bien nantis pleurnichent davantage que les moins privilégiés ...