La sci-fi maison, ou Napoléon Aubin dans l'espace

La littérature de science-fiction, comme la littérature et la culture populaires, a trouvé aux États-Unis un terreau fertile où pousser. Qu’en est-il du Québec, où les étranges fleurs de la littérature de genre éclosent de mieux en mieux depuis quelques années ? De Napoléon Aubin à Elisabeth Vonarburg et Daniel Sernine, en passant par Surréal 3000, petit survol, trop rapide, des odyssées made in Québec.

 

Jean-Louis Trudel, adepte d’astronomie, de sciences, de philosophie et d’histoire, est lui-même auteur de science-fiction québécoise. Pour le festival littéraire Québec en toutes lettres, il a conçu une conférence intitulée « Les pionniers de SF au Québec ». Des pionniers qui viennent peut-être de plus loin dans le temps que ce qu’on imaginerait d’abord.
 

« Je fais remonter la science-fiction québécoise à 1839, au texte fantaisiste et satirique Mon voyage à la Lune, a expliqué M. Trudel en entrevue téléphonique. Notre Napoléon Aubin, ici à Québec, était un scientifique un peu autodidacte, qui enseigne la chimie. » Journaliste, esprit critique, il fondera le journal satirique Le Fantasque, sera emprisonné pour un poème dédié aux Patriotes exilés aux Bermudes et fondera de nombreux journaux. « Si son texte est mineur, il se rattache à une longue tradition de récits de voyage sur la Lune, est signé par un esprit des Lumières, et j’aime le rattacher à la science-fiction. »

À partir de 1880, l’industrialisation se répand dans la province, « et on commence à réfléchir, dans la fiction, à ce que pourrait être le futur ». Dans les catalogues des bibliothèques se comptent dès le tournant du XXe siècle des romans de Jules Verne et des traductions françaises de H. G. Wells, célèbre pour La machine à remonter dans le temps, L’homme invisible et La guerre des mondes, entre autres. « Les lecteurs comme les auteurs commencent à se tourner vers l’avenir, dans des textes souvent courts, qui gardent une touche de merveilleux, de légendaire ou de miraculeux. En 1895, on trouve le premier roman d’anticipation écrit au Québec, Pour la patrie, de Jules-Paul Tardivel. »
 

Ce ne sont encore que des cellules souches : il faut attendre le boom de la littérature de science-fiction aux États-Unis, vers le milieu des années 1950, ainsi qu’en Europe, où Tintin même part à la conquête de l’espace, pour que les échos, avec dix ans de retard, se fassent sentir vraiment. « Tout d’un coup, la science-fiction intéresse les jeunes et ça vaut la peine d’en produire en français au Canada, indique l’auteur des Marées à venir (Vermillon). À partir de 1957, Radio-Canada diffuse de la science-fiction à la télé avec Opération-mystère. Arrivent les fameux fascicules, dont les aventures de IXE-13, qui s’envole en 1960 pour 18 épisodes d’aventures dans l’espace. En littérature, on voit des romans isolés : Quatre Montréalais en l’an 3000, plus connu sous le nom de Surréal 3000, de Suzanne Martel ; Grain de sel et le Spoutnik II, en 1962, de Laurent Boisvert. Et à la fin des années 1960, les éditions Lidec lancent des séries de romans jeunesse très courts en faisant appel à des auteurs établis, Yves Thériault et Maurice Gagnon. »
 

Le mégasuccès de films-événements comme 2001, l’Odyssée de l’espace ou La guerre des étoiles et des lecteurs qui ont grandi vont vraiment forger le milieu moderne de la science-fiction au Québec, qui débute essentiellement avec la revue Requiem, créée dans un cégep, qui deviendra Solaris en 1974, et par la revue Imagine… De là, le genre gagnera peu à peu les critiques, le respect et une place dans la littérature officielle, aidée par l’engouement des années 1980 pour la nouvelle, un des véhicules privilégiés de la sci-fi.
 

Quelle particularité porte la sci-fi d’ici ? Jean-Louis Trudel hésite : « Le nombre d’œuvres n’est pas assez grand pour qu’on dégage des traits communs, malgré le parcours des Élisabeth Vonarburg, Daniel Sernine et Jean-Pierre April, entre autres. Je me risquerais à noter une certaine soif de révolution politique, sous une forme ou une autre. Dans Les rois conteurs [Michel Brûlé] de Frédéric Parrot, Zippo [Leméac] de Mathieu Blais, de façon plus métaphorique chez Martin Lessard dans Terre sans mal [Denoël]. Et peut-être des soucis sociopolitiques, qui l’emportent sur les voyages extraordinaires ou l’anticipation. La technique n’inspire pas beaucoup au Québec, ce qui est aussi à noter. »
 

Et que peut-on anticiper pour le genre ? « Tant qu’on vivra dans des mondes informés par la science et façonnés par la technique, certains s’en serviront pour examiner les possibilités du présent et de l’avenir. Les jeunes auteurs semblent plus intéressés par la fantasy, le fantastique ou l’horreur. Ce désintérêt envers la science-fiction fait écho à une tendance générale, qu’on constate en France, aux États-Unis, moins en Angleterre. La science et les techniques sont moins porteuses d’optimisme de nos jours que dans les années 1950-1960. J’ai tendance à associer les hauts et les bas de la science-fiction à des périodes plus ou moins optimistes devant les possibilités de la science et des techniques. »