Goncourt des lycéens - Un collège anglophone pour représenter le Québec

Elysa Racanelli, Ikram Mecheri, Andreea Deac, Nathalie Prévil et la prof Catherine Duranleau figurent parmi celles qui vont faire entendre la voix du Québec dans le cadre du Goncourt des lycéens 2012.
Photo: François Pesant - Le Devoir Elysa Racanelli, Ikram Mecheri, Andreea Deac, Nathalie Prévil et la prof Catherine Duranleau figurent parmi celles qui vont faire entendre la voix du Québec dans le cadre du Goncourt des lycéens 2012.

Les écrits sont là, et soudainement les paroles s’envolent. Assises autour d’une table de réunion depuis quelques minutes, six étudiantes manipulent des bouquins et échangent avec passion. L’une dit : « La narration est intéressante dans celui-là, on a l’impression d’être dans la peau du neveu à qui le narrateur s’adresse pour raconter son histoire. » Sa voisine ajoute : « Il m’a moins accroché. L’action est trop décousue. J’ai aussi été étonnée par la légèreté avec laquelle il aborde les horreurs de la guerre. » Une autre sourit : « On parle dans celui-là, sur la 4e de couverture, “d’une écriture somptueuse d’exigence ”. C’est vrai : j’ai souligné une phrase qui occupe toute la page. »

Sur Le terroriste noir (Seuil) de Tierno Monemebo, Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud) de Jerôme Ferrai ou encore Peste et choléra (Seuil) de Patrick Deville, le regard posé par ce groupe d’élèves du Collège Vanier, dans le nord de Montréal, est méthodique, sévère, mais il est aussi, en ce matin de septembre, hautement motivé. C’est que, dans quelques semaines, Elysa, Ikram, Andreea, Nathalie, Margot et Cinthia se préparent à vivre une aventure excitante dans leur vie de jeunes lectrices : elles vont prendre part au jury chargé de décerner en France le Goncourt des lycéens, le quatrième prix littéraire en importance dans la francophonie après le Goncourt, le Renaudot et le Femina.


Et cette présence revêt cette année un caractère symbolique fort : c’est en effet la première fois depuis la création de ce prix que le Québec, qui chaque année a sa place dans cette instance de valorisation culturelle, va être représenté par un cégep anglophone.


« C’est un geste très politique, résume au bout de la table la prof de français Catherine Duranleau, qui a soumis la candidature du collège afin de participer à la remise de ce prix marquant dans l’univers de la littérature francophone. Pour moi, ce n’est pas une façon de montrer ou de faire semblant que les établissements scolaires anglophones du Québec accordent une place importante à la langue française, ça atteste de l’importance qu’occupe le français ici », ce qui toutefois semble encore en étonner plusieurs dans un Québec contemporain où le paysage linguistique est régulièrement source de tensions.


« J’ai pris conscience de ça à Québec, l’an dernier, quand nous avons participé au Prix littéraire des collégiens [la porte d’entrée pour les établissements scolaires québécois afin de participer au Goncourt des lycéens], dit la jeune Ikram Mecheri. Les gens étaient surpris de voir que nous pouvions lire des livres en français dans des collèges anglophones. Ils pensaient que l’on n’aimait pas cette langue et que, pire, on la méprisait. Ce qui est loin d’être le cas. »


La preuve va d’ailleurs devoir être faite 12 fois plutôt qu’une dans les prochains jours par les représentantes du Collège Vanier au Goncourt des lycéens, qui vont devoir affronter en rafale la sélection de titres faite par l’Académie du Goncourt pour la cuvée 2012 de son prestigieux prix. « C’est une sélection très exigeante, dit Mme Duranleau. Les titres du Goncourt des lycéens sont les mêmes que ceux que l’Académie choisit pour le prix Goncourt. En ce qui concerne le niveau d’écriture, ces livres sont sans doute tous de niveau universitaire. On ne nous recommanderait pas, normalement, de les faire ici dans nos classes. Mais là, c’est au rythme de deux par semaine que le groupe va devoir s’y frotter. »


Le menu est alléchant. Il va y avoir L’enfant grec (Stock) de Vassilis Alexakis, Partages (Mercure de France) de Gwenaëlle Aubry, Ils désertent (Fayard) de Thierry Beinstingel ou encore Lame de fond (Bourgeois) de Linda Lê. Pour ne citer qu’eux. Et il va aussi y avoir, pour Cinthia Benavidas, l’impression de combattre quelques préjugés. « Comme nous sommes dans un collège anglophone, on croit que notre niveau de français est plus bas qu’ailleurs dans le système francophone », dit-elle. Sans doute à cause d’une erreur de sémantique, selon elle. « Le français ici, c’est une langue seconde, c’est vrai, mais ça ne veut pas dire une langue secondaire. »


Pour Claude Bourgie, responsable du Prix littéraire des collégiens et qui assure la sélection du collège québécois pour le Goncourt des lycéens, la participation du Collège Vanier cette année marque effectivement une première, mais elle ne veut pas y voir quelque chose de plus. « Nous ne faisons pas la distinction entre les collèges francophones et anglophones lors de notre sélection », dit-elle. Cette sélection se fait, après réception des candidatures, sur la base de la représentation de toutes les régions du Québec. « L’important, c’est de s’intéresser à la littérature francophone. »


Toutes couleurs unies pour une langue. C’est probablement dans cet état d’esprit que la jeune Elysa Racanelli se prépare à débarquer à Paris en novembre prochain pour les premières délibérations régionales, le 13 à Paris, et pour les délibérations nationales à Rennes deux jours plus tard. Le Québec est d’ailleurs assuré cette année d’avoir une place à la table où le sort du gagnant va être scellé par les lycéens puisque le Collège Vanier est le seul établissement scolaire à représenter la voix de l’étranger pour le Goncourt des lycéens cuvée 2012.


« Pour moi, cette question de langue au Québec, ce clivage entre les francophones et les anglophones, je ne l’ai jamais vu comme un enjeu, comme un problème ou comme une source de tension, dit-elle. Ici, à Vanier, on parle français, on parle anglais et on parle d’autres langues. On lit des livres en français et d’autres en anglais, comme ailleurs au Québec en 2012. Vous me dites que je vais représenter un cégep anglophone au Goncourt. Moi, j’ai plutôt l’impression que je vais représenter un collège québécois. Rien de plus. »

7 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 septembre 2012 03 h 34

    Idéalisme et réalité.

    "Pour moi, cette question de langue au Québec, ce clivage entre les francophones et les anglophones, je ne l’ai jamais vu comme un enjeu, comme un problème ou comme une source de tension, dit-elle."

    Evidemment pas, puisqu'elle se perçoit comme du bon côté de la clôture... du côté où l'anglais pourrait être langue unique du Québec sans que cela ne pertube son existence propre.
    Sait-elle, comprend-t-elle, que son aveuglement ne rend service qu'à celles et ceux qui accepteraient sans trop sourciller que le Québec soit anglophone ?
    Les mots qui comptent le plus dans son discours sont "Pour moi" et j'ai plutôt l'impression".
    Madame Duraleau a bien évidemment le droit le plus strict d'avoir sa propre façon de voir les choses et ses plus intimes impressions, personne ne le conteste. Mais que celles-ci deviennent le fond philosophique de la représentation québécoise au Goncourt, tel ce que souhaitent les tenants du Québec toujours moins français, cela me semble nettement impropre.
    Madame Duranleau a toutefois bien raison de dire qu'elle ne va représenter qu'un collège québécois, parce qu'en effet, celui-ci n'est pas représentatif des institutions du Québec. Cela ne discrédite en rien ses grandes qualités en matière éducative, ni ne l'empêche de représenter le Québec, mais cela en fait un specimen particulier parmi beaucoup d'autres qui ont en commun de différer de celui-là en terme linguistique. En commençant par tous les autres de langue anglaise.
    Ce que je souhaite l'organisation du Prix Goncourt savoir, pour qu'elle ne reporte pas trop les mérites de ce collège anglophone sur tous les autres anglophones du Québec...
    (suite ci-dessous)

  • Yves Côté - Abonné 29 septembre 2012 03 h 34

    Idéalisme et réalité ... suite

    Pourquoi ?
    Parce que la réalité linguistique dans laquelle se trouve le français au Québec ne ressemble en rien à cette exception académique. Pour peu, bien entendu, que la présentation de Madame Duranleau en soit représentative et non idéalisée. Chose qui ne peut se vérifier qu'en allant sur place et en essayant de parler français aux élèves du collège qui sont anglophones (pas aux francophones, évidemment qu'eux ils parlent français...) par des rencontres aléatoires in situ.
    Je ne doute pas de la bonne foi de Madame Duranleau, mais j'ai connu pas mal de profs qui par affection, portaient un peu trop au nues leurs étudiants quand venait le temps d'évaluer la réalité.

  • Raymond Labelle - Abonné 29 septembre 2012 15 h 37

    Français langue seconde, c'est bien - langue maternelle, c'est mieux.

    Je me réjouis de ce que des anglophones maîtrisent le français comme langue seconde. Je ne sais toutefois pas ce que ça donnerait si quelqu'un se promenait dans les corridors de ce collège et faisait une petite enquête aléatoire pour mesurer le degré de maîtrise du français de ces étudiants.

    Quant aux francophones qui y sont, ont-ils un plan de carrière qui les mènerait à travailler en anglais, ce qui pourrait les mener à élever leurs enfants en anglais?

    Aussi, je ne peux pas m'empêcher de noter que les patronymes des étudiants qui participent à cet excellent exercice ne sont pas anglo-saxons. Peut-être sont-ils anglophones parce que leurs ancêtres allophones ont été assimilés à l'anglais dans le passé? Ainsi, tout un arbre généalogique serait passé à l'anglais comme première langue.

    Je me réjouirais encore plus si les descendants des allophones adoptaient le français comme première langue d'usage à au moins 80%, c'est-à-dire la proportion des francophones au Québec - car à moins que ça, nous subissons une perte. Actuellement, cette proportion est d'environ 50%.

    Entre 2001 et 2006, en cinq ans à peine, la population de langue maternelle française a diminué de 1% au Québec - du jamais vu depuis les débuts des recensements en 1867! Cette perte de 1% est relative à la population totale du Québec. En nombre, entre 2001 et 2006, la population qui utilise le français comme principale langue à la maison a cru de 1,5% alors que celle qui utilise l’anglais a cru de 5,7% (voir http://lautjournal.info/default.aspx?page=3&Ne ) Une telle perte n’a été vu que sur une période de 20 ans (entre 1951 et 1971). C’est cette perte en 20 ans qui a incité même le PLQ à adopter la loi 22. Que conclure d’une perte semblable en cinq ans entre 2001 et 2006? (Détails : http://www.vigile.net/Degringolade-du-francais )

    Que voilà d'excellentes raisons pour étendre l'application de la loi 101 au Cégep.

  • Catherine Duranleau - Abonnée 29 septembre 2012 23 h 04

    Certaines précisions...

    C’est moi qui ai soumis la candidature de mon collège pour cette aventure littéraire stimulante et exigeante. Je suis professeure de français au Collège Vanier et j’aimerais spécifier certains points. D’abord, j’en ai marre qu’on « frappe » sur ces jeunes qui désirent développer leur compétence linguistique en anglais. Mes parents m’avaient dit à l’époque d’aller étudier en anglais au cégep pour améliorer mon anglais. Je leur ai répondu que je ne voulais au grand jamais étudier avec des anglos ! Quelle horreur ! J’étais incontestablement fermée d’esprit. J’aimerais qu’on applaudisse parfois l’ouverture d’esprit de ces jeunes et qu’on arrête de voir, dans ce choix, une haine et un dégoût du français et du Québec. Les connaissez-vous ?
    Ce n’est pas parce qu’ils étudient en anglais qu’ils méprisent ou qu’ils ne parlent pas le français. Et ce n’est pas parce qu’un jeune étudie en français qu’il méprise l’anglais non plus. Il y en a oui, bien sûr, des deux côtés.
    Près de 50% des jeunes au Collège Vanier sont issus du réseau francophone, c'est-à-dire qu'ils ont fait leur primaire et leur secondaire dans un établissement où la langue d'enseignement est le français (langue première) soit par choix ou parce qu’ils étaient contraints de le faire (Loi 101). Ils choisissent ensuite d'étudier en anglais au niveau collégial. Il y a une multitude de raisons pour lesquelles un jeune adulte décidera de fréquenter tel ou tel réseau.
    Plusieurs de nos étudiants maîtrisent bien le français, continuent de le pratiquer et de l'apprendre dans leur quotidien, mais s’ils sont dans un collège anglo. D'autres participent à des activités que nous organisons telles que le prix littéraire des collégiens, la semaine de la francophonie, le prix Goncourt cette année, etc. car ils veulent plus de français, tout en voulant améliorer leur maîtrise de la langue anglaise.
    Bien entendu, il faut le souligner et y réfléchir sérieusement, un grand nombre d'étudiants s'inscrivent au collégial anglophone

    • Denis Raymond - Inscrit 5 octobre 2012 17 h 20

      Je suis tout à fait d'accord avec vous.

      Ça devient très profond ce sentiment d'abandon, d'isolement et de minorité sur un continent exclusivement anglophone. Cette émotion risque d'obnubilée la réflexion et de prendre le dessus sur des actions réalistes à notre milieu respectif. Une expérience vécue comme à votre Collège devrait justement être encouragée, répétée et pourquoi pas sur des échanges avec des Collèges francophones.

      On ne devrait pas éteindre les expériences qui nous permettent de bien avancer. Bravo à vous et à cette initiative.

  • Catherine Duranleau - Abonnée 29 septembre 2012 23 h 07

    Correction....

    Qu'on ne me dise pas que l'anglais contamine mon français... Si cela peut vous rassurER... Oups...