Une femme libre dans la peau d'une esclave

Lawrence Hill<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Lawrence Hill

C'est un fait méconnu de l'histoire canadienne que les quelque 1200 anciens esclaves qui ont quitté l'Amérique pour fonder Freetown, la première colonie d'esclaves libérés de la Sierra Leone, arrivaient tous de la Nouvelle-Écosse. Et c'est le périple que suit l'héroïne du dernier roman de Lawrence Hill, Aminata, qui vient d'être traduit aux éditions de la Pleine Lune.

Mais Aminata, dont l'histoire se déroule au XVIIIe siècle, prend ses racines bien plus loin encore. Enlevée d'Afrique de l'Ouest alors qu'elle était encore jeune, et après avoir vu ses parents mourir, son héroïne se retrouve esclave en Caroline du Nord où, après l'avoir violée, on lui enlève son premier enfant pour le vendre. Revendue à son tour, elle suit son nouveau «maître», qui l'appelle sa «domestique» plutôt que son «esclave», vers New York, d'où elle s'enfuit pour la Nouvelle-Écosse, où elle habitera à Shelburne.

En Nouvelle-Écosse, on trouve alors deux types de membres de la communauté noire, explique Lawrence Hill en entrevue: les hommes libres et les esclaves. C'est que les Britanniques auraient promis à de nombreux Noirs américains, durant la guerre d'indépendance, de les libérer s'ils suivaient les loyalistes au Canada. À l'opposé, ils permirent aux Britanniques de conserver leurs esclaves noirs une fois passées les frontières.

En Nouvelle-Écosse, les Noirs libres n'avaient pas le droit de vivre ailleurs qu'à Birchtown, ghetto qui a d'ailleurs été le centre d'émeutes lorsque des centaines de soldats blancs de compagnies dissoutes furent obligés de travailler à des salaires concurrentiels à ceux des Noirs affranchis. C'est entre autres à cause des conditions de vie difficiles à Birchtown que plusieurs de ses habitants se sont ensuite embarqués pour la Sierra Leone.

«Le parcours de mon héroïne est tout à fait plausible. Le tiers des Noirs qui se sont embarqués pour la Sierra Leone en provenance du Canada étaient nés en Afrique», explique Lawrence Hill.

Noir et blanc

Fils d'un descendant d'esclaves américain et d'une femme blanche, Lawrence Hill a été très tôt sensibilisé à la discrimination raciale. «J'ai fait des recherches généalogiques avec mon père et nous sommes remontés cinq générations plus tôt. C'est une démarche qui m'a beaucoup marqué», dit-il. Père et fils n'ont par ailleurs jamais découvert de quel pays d'Afrique leurs ancêtres étaient partis initialement.

Daniel Hill, le père de Lawrence, a été le premier directeur de la Commission des droits de la personne de l'Ontario. Et Lawrence Hill, le fils, a écrit en 2001 un livre sur le fait d'être métis au Canada, Black Berry, Sweet Juice: On Being Black and White in Canada.

«Je dis à mes enfants qu'ils sont Noirs, parce qu'ils le sont. Je leur dis aussi qu'ils sont Blancs, parce que ce serait absurde de nier cette réalité, écrit-il dans ce livre. [...] Je doute qu'on leur demande jamais d'explications au sujet de leur race. En fait, s'ils décident un jour d'assumer leur propre condition noire, ils vont avoir une côte à monter. Comme c'est ironique! Durant des siècles, au Canada et aux États-Unis, si on savait que vous aviez des ancêtres noirs, vous étiez Noir. Un point c'est tout. Les lois de l'esclavage et de la ségrégation l'établissaient, comme aussi les usages qui décidaient où vous pouviez vivre, manger, travailler, célébrer le culte, et à qui vous pouviez faire de l'oeil» (traduction libre).

En entrevue, Lawrence Hill raconte que c'est au cours d'un voyage en Afrique de l'Ouest en tant que coopérant, il y a plusieurs années, que l'idée de ce livre lui est venue. Mais il lui a fallu beaucoup de temps avant d'oser se mettre dans la peau d'une femme pour l'écrire. Son héroïne accouche d'ailleurs de deux enfants, desquels elle sera successivement dépossédée au cours du roman.

Sa fille, May, est volée par un couple de loyalistes qui la garderont comme domestique, à Londres. «Ils disent que c'est une domestique, mais au fond, c'est une esclave, dit-il. Elle n'a pas le droit de circuler librement.» Lawrence Hill ajoute d'ailleurs que de nombreuses personnes vivent en état d'esclavage en 2011 un peu partout dans le monde, et également au Canada.

Le roman de Lawrence Hill passe assez rapidement sur le séjour en Sierra Leone d'Aminata, qui rêvait par ailleurs de partir de là pour regagner sa terre natale, le village de Bayo, au Mali. C'est vers Londres qu'elle se dirigera plutôt, Londres où elle sera montrée en exemple par les abolitionnistes, Londres où elle veut finalement être enterrée après de longs périples.

«Elle a des différends avec les abolitionnistes qui veulent abolir le trafic d'esclaves, mais pas nécessairement libérer les gens qui sont déjà réduits à l'esclavage. Mais c'est sûr qu'elle est beaucoup mieux parmi eux que parmi les esclavagistes», précise Hill.

Puis, la femme qui a toujours rêvé d'être une djeli, une conteuse dans sa communauté, entreprendra d'écrire ses mémoires, les mémoires qui la rendront enfin libre, ou plutôt qui montreront au monde la femme libre qu'elle n'a jamais cessé d'être, tout au fond de son âme.

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Biographie de Lawrence Hill
  • Fils d’immigrants américains, d’un homme noir et d’une femme blanche qui sont venus vivre au Canada le lendemain de leur mariage à Washington, Lawrence Hill a grandi dans la banlieue majoritairement blanche de Don Mills, en Ontario.
  • En 2001, il publie ses mémoires, intitulés Black Berry, Sweet Juice: On Being Black and White in Canada (HarperCollins 2001), qui obtiennent rapidement le succès.
  • Également journaliste au Globe and Mail et correspondant parlementaire pour le Winnipeg Free Press, Hill a aussi gagné le National Magazine Award pour un texte intitulé Is Africa’s Pain Black America’s Burden?, publié dans The Walrus en février 2005.
  • Son troisième roman, The Book of Negroes, maintenant traduit en français sous le titre Aminata, aux éditions de la Pleine Lune, a remporté plusieurs récompenses, dont le Commonwealth’s Writer’s Prize.
3 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 5 mars 2011 07 h 04

    Importation européenne

    C’est peut-être l’occasion de se rappeler l’ouvrage de Marcel Trudel, Deux siècles d’esclavage au Québec, Éditions Hurtubise inc., 2004, 408 p. et dont l’éditeur donne les résumés suivants.
    Cet ouvrage relate, d’un point de vue historique, l’arrivée des premiers esclaves au Canada, leurs conditions de vie, leur rapport à la religion ainsi que la législation qui leur est rattachée. De la Gaspésie à Détroit (alors ville du Canada français), l’auteur compte, avant 1800, plus de 4000 esclaves, dont deux tiers étaient des Amérindiens et l’autre tiers, des Noirs: esclaves achetés, vendus, cédés en troc ou donnés en héritage comme des biens meubles, en toute légalité. Ce texte s’accompagne d’une base de données sur CD-ROM: le Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires au Canada français, ouvrage d’abord publié chez Hurtubise HMH en 1990.
    Extrait 4e de couverture :
    Comment penser que la Nouvelle-France serait esclavagiste, quand le Royaume de France s’affirmait « terre de liberté » et affranchissait tout esclave qui venait s’y réfugier? Cette situation rendait impensable l’existence de cette institution au Canada. On s’est plu longtemps à le croire. Une lecture attentive de la documentation historique dresse néanmoins un autre portrait. Dans le continent américain où les autres colonies pratiquaient l’esclavage intensif, elle rappelle hors de tout doute que le Québec d’autrefois aussi a pratiqué l’esclavage sous le régime français et qu’il a continué après la conquête britannique.
    La Bibliothèque québécoise en a fait une reprise. 360 p.

  • Claude L - Inscrit 5 mars 2011 11 h 43

    C'est de valeur on pointe du doigt qu'un groupe c-à-d les blancs.

    Pas que je veux dédramatiser l'esclavage, faire dans le négationniste ou occulter une partie de l'histoire de l'humanité.

    Mais à ce que je veux en venir, c'est qu'il n'y a pas eu que les blancs qui ont fait dans l'esclavage. Mais tout le monde

    D'accords il y a eu les blancs Chrétien qui ont fait dans l'esclavage.
    Mais il y a eu des noirs qui ont amené des noirs à des esclavagistes blancs ou Arabe.

    Et en Afrique de l'Est il y a eu l'esclavage des Arabes et Musulmans qui ont fait beaucoup plus d'esclave que les blancs en Afrique de l'Ouest. Et auquel les noirs ont été castré, pour qu'il ne se reproduise pas, ce qui a causé beaucoup de mortalité en faisant cette pratique. Ainsi que laissé presque aucune descendance pour en témoigner.

    Et il y a eu des Arabes de l'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Égypte), surtout qui ont pris des blancs en Europe pour faire des esclaves d'eux.

    Dans le fond cette pratique barbare était pratiqué par tous.
    Et je fus très surpris de savoir, que cela avait été pratiqué à Labé en Guinée Conakry, ville que j'ai visitée. Que des noirs d'une ethnie avait eu des esclaves, noirs d'une autre ethnie. Et je fus encore plus surpris quand j'ai lu dans mon guide touristique "Africa on a shot string", qu'au Libéria quand les esclaves ont quitté les U.S.A, quand ils sont arrivés au Libéria plusieurs d'entre eux ont pris des noirs natifs du Libéria, qui n'avait jamais été esclave pour en faire leurs esclaves, eux qui venaient de fuir une terre où il avait été esclave.

  • tristan gagnon - Inscrit 5 mars 2011 13 h 24

    marcel trudel

    Notre plus grand historien,Est-ce qu'on l'enseigne à l'école? En fait,enseigne t'on encore l'histoire?