Adrien Arcand, un fasciste bien de chez nous

Adrien Arcand dans son uniforme de chef du Parti national social chrétien, à l’époque où il était aussi rédacteur en chef du quotidien montréalais L’Illustration nouvelle.
Photo: Source: Lux éditeur Adrien Arcand dans son uniforme de chef du Parti national social chrétien, à l’époque où il était aussi rédacteur en chef du quotidien montréalais L’Illustration nouvelle.

L'histoire nationale s'est bien arrangée pour refouler dans les recoins les plus reculés de sa mémoire les courants fascistes qui l'ont parcourue. Le fascisme n'a pas bonne presse. Si bien que peu se souviennent aujourd'hui d'un certain Adrien Arcand, pourtant figure de proue d'un fascisme bien canadien à l'époque où l'idéologie battait son plein dans certaines chancelleries d'Europe. Dans Adrien Arcand, führer canadien, l'historien Jean-François Nadeau s'affaire à déterrer les ossements intellectuels et politiques d'un personnage et d'un mouvement jadis marginaux, mais bien présents.

En explorant la vie oubliée d'Adrien Arcand, Jean-François Nadeau offre le premier véritable ouvrage d'historien sur la figure qui reste la plus connue du fascisme canadien. On plonge ainsi dans les années 30 au Québec, des années de crise au cours desquelles se forgent et se radicalisent les idées d'Arcand, mais aussi celles d'un pan de la société québécoise et du reste de l'Occident. En cela, explique Nadeau, «Arcand est un produit social de son époque», puisque le fascisme «existe alors sous plusieurs formes dans le monde et irrigue, à divers degrés, un vaste champ politique».

Au Québec, le mouvement politique est pourtant resté marginal. Mais «on oublie trop facilement qu'il y a dans toute société les germes d'un délire, rétorque l'auteur. J'aime le propos de George Orwell, selon qui Hitler, c'est la matérialisation d'une partie de nous-mêmes. Alors j'ai toujours trouvé bizarre de voir des fascistes dans un téléroman comme Cormoran, mais pas dans les livres d'histoire. Et ce n'est pas se faire santé que d'ignorer une partie de son histoire.»

Éloquent... et dangereux


Journaliste vif et énergique, auteur, orateur éloquent et charismatique, Arcand séduit ses semblables autant qu'il inquiète ses détracteurs. Le président de la Ligue contre l'antisémitisme à Montréal dira d'ailleurs que ses grandes qualités en font «le plus dangereux antisémite canadien».

D'éditoriaux en discours, Arcand en vient à s'illustrer comme figure centrale du fascisme au Québec. Des assemblées de fascistes protégés par leurs fiers-à-bras arborant fièrement la croix gammée se multiplient à Montréal et ailleurs dans la province. Puis, sa notoriété s'étend dans le reste du Canada. Après avoir fondé à Montréal le Parti national social chrétien du Canada (PNSC) en 1933, il fédère ensuite d'autres partis du genre au Canada dès 1937.

Car si Arcand, le Canadien français, fait ses premières armes dans la petite société qui l'a vu naître, son rêve en déborde largement les frontières. L'espace vital qu'il envisage n'est toutefois pas celui d'une Allemagne nazie, dont il adule pourtant le dictateur — Hitler est pour lui un homme «brave et courageux», un «homme d'État incorruptible et propre». Le chef du PNSC se frotte plutôt aux fascistes anglais et développe une admiration sans bornes pour l'Empire britannique. Royaliste de surcroît, Arcand exulte à l'idée d'une sorte de Commonwealth fasciste sur lequel le soleil ne se coucherait jamais.

Le «führer canadien», on le devine, n'est pas un fasciste orthodoxe, et Jean-François Nadeau qualifie volontiers sa pensée de «bricolage hétéroclite». Même si, en bon fasciste raciste, l'antisémitisme est la pierre d'assise de son édifice intellectuel — tous les maux du monde trouvent chez lui leur racine chez les Juifs, au point de présenter Jean Lesage comme un conspirateur juif du nom véritable de «John Wiseman»! — et qu'il honnit la démocratie, le parlementarisme et le communisme, il trouve néanmoins le moyen d'y inclure une forte dose de catholicisme. Peu lui importe, donc, qu'Hitler réserve un triste sort aux catholiques et qu'il ne voie pas d'autorité suprême à l'extérieur de lui-même.

Accointances insoupçonnées

Le fascisme au Québec et au Canada avait son noyau de militants purs et durs — selon les recherches de l'historien, le PNSC comptait quelque 1500 membres dans la province —, mais aussi ses compagnons de route. Nadeau débusque ainsi des liens plus ou moins étroits avec l'Union nationale de Duplessis — qui lui paiera ses soins de santé... après la guerre! —, plusieurs membres du clergé, mais aussi avec Michel Chartrand, sympathisant fasciste d'avant-guerre, Jean-Paul Riopelle, simple «curieux», ou encore Jean Marchand. On retrouve même au détour d'une page un certain Pierre Elliott Trudeau, l'un des rares à avoir appuyé Arcand à sa sortie de prison en 1945. Au nom du droit et de la liberté d'expression, le jeune étudiant dénonce depuis Londres l'emprisonnement arbitraire du fasciste sous le coup de la Loi sur les mesures de guerre. Ironie de l'histoire.

Arcand a des relations à l'extérieur du pays également. Il compte parmi ses admirateurs étrangers des hommes haut placés et influents. Nadeau, également directeur des pages culturelles du Devoir, consacre un chapitre à une visite à Montréal, jusqu'ici restée mystérieuse, de l'écrivain français Louis-Ferdinand Céline, un antisémite consommé. Les deux hommes ont-ils correspondu par la suite? Mystère. Mais Céline a bel et bien assisté aux réunions fascistes, preuve photographique à l'appui.

Tout ne se termine pas avec la fin de la guerre, loin s'en faut. L'ouvrage relate la résurgence du fascisme au Canada et d'un Adrien Arcand tout sauf amendé. Minimisant au possible l'Holocauste et martelant toujours sa haine des Juifs, Arcand, deux fois candidat aux élections fédérales sous la bannière de l'Unité nationale, parvient à obtenir chaque fois une honorable deuxième place. «Après tout ce qui s'est passé! s'étonne encore Nadeau de vive voix. Ce n'est pas banal.»

Avant sa mort, en 1967, Arcand plaidait pour que le fascisme emprunte de nouvelles voies. Il devait innover. «Comme quoi, rappelle l'auteur, le fascisme est protéiforme. C'est une sorte de spectre qui sait revenir nous hanter sous différentes formes.»
  • Yves Côté - Abonné 1 avril 2010 03 h 16

    L'immonde bête...

    L'inhumaine bête qui ne cesse de renaître, hantera sans doute nos vies éternellement ? Le Québec et le Canada n'ont jamais été abrités des pires maux du monde pour autant qu'ils sont britanniques...
    A défaut de pouvoir la terrasser définitivement, chacun de nous doit se battre, pouce par pouce, pour la faire reculer dans ses retranchements les plus évidents de l'immonde. Ainsi, seuls les plus désaxés et plus ignorants de nous accepteront de se draper de son voile de honte.
    Merci à Monsieur Nadeau pour un ouvrage déjà trop attendu.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 1 avril 2010 06 h 33

    Toujours d’actualité

    L’étude de Jean-François Nadeau, tout comme l’article de Jean-Frédérice Légaré sont les bienvenus, car il est bon de savoir ce qui s’est passé et ce qui se passe, parfois pas très loin de chez nous, sous un couvert discret mais bien ré.el. Et dans la même veine, il est bon de connaître ce qui s’est passé et ce qui se passe avec le livre du « maître » d’Arcand comme de bien d’autres, le très – trop – célèbre livre d’Adolph Hitler.
    On pourrait croire qu’avec la disparition d’Adolf Hitler, son livre, Mein Kampf (Mon combat) aurait disparu avec lui. On sait qu’entre 1925 et 1945, cet ouvrage a été diffusé en allemand à 12 millions d’exemplaires, en principe en Allemagne, mais des centaines de milliers d’exemplaires ont été traduits et diffusés de par le monde.

    Et les déclarations tonitruantes du grand patron de la Formule 1, Bernie Ecclestone, qui ne datent que de quelques mois, par lesquelles il manifeste son admiration pour Adolf Hitler, font se demander s’il a jamais lu Mein Kampf, son livre programme. Elles montreraient à tout le moins que «l’esprit du nazisme» rôde encore dans les parages.

    Un livre toujours actuel

    Ce qu’il faut savoir, c’est qu’aujourd’hui encore, ce livre continue de se répandre et, avec lui, ses idées doctrinaires. Dernièrement, ce livre a battu des records de vente en Turquie où 
80 000 exemplaires se sont vendus en quatre mois.

    Et, bien entendu, la Turquie n’est pas le seul pays qui participe à la diffusion de cet ouvrage. On peut maintenant le trouver au Japon sous forme de manga, pour en faciliter la lecture. On a estimé qu’en 2008, les ventes de cet ouvrage depuis sa parution en 1925, totalisaient 80 millions d’exemplaires, dont 70 millions depuis la mort du dictateur.

    Il est donc important de connaître ce livre et son histoire pour en comprendre les chemins tortueux et être mieux à même de combattre les idées qu’il continue de diffuser sournoisement.

    Histoire d’un livre

    Un journaliste et réalisateur de documentaires, diplômé de sciences pisolitiques, Antoine Vitkine a récemment publié un ouvrage des plus utiles à ce sujet, et dont beaucoup devraient prendre connaissance: Mein Kampf. Histoire d’un livre, Flammarion, 2009, 310 p.

    La lecture de cet ouvrage est éclairante, non seulement pour la compréhension de Mein Kampf, mais pour celle de son existence pérenne et de sa continuelle diffusion.

    Un chapitre s’intitule: «Mein Kampf, un livre d’avenir». On peut y lire ceci «Mein Kampf est aujourd’hui publié et vendu à travers la planète, que cela soit sous des formes intégrales ou abrégées: Grèce, Chine, Bulgarie, Japon, Croatie, Russie, Nouvelle-Zélande, Corée du Sud, Australie, Italie, Inde, Turquie (où Mein Kampf est roi), Finlande, Indonésie, Colombie, Pays-Bas, Maroc, Danemark, Argentine, Brésil, Espagne sont quelques-uns des pays où l’on trouve Mein Kampf en librairie.»

    On trouve facilement le livre en version française sur Internet, et dans des librairies du Québec.

    Il est certain que ce ne sont pas que des historiens qui l’achètent. Et on pourrait se demander si certaines agitations sociales n’y ont pas trouvé ou n’y trouvent pas leur inspiration. Le texte du premier volume, rédigé par Hitler en prison, condamné pour haute trahison, qui paraît sous le titre Mein Kampf, proposé par un proche de l’auteur, sera suivi d’un deuxième volume publié en 1926, qui traite essentiellement du projet politique d’Hitler. Les deux volumes n’en formeront plus qu’un en 1930, publié sur papier fin, comptant 700 pages, et surnommé bientôt «la bible nazie».

    «“J’ai le don de savoir réduire tous les problèmes à l’essentiel”, a déclaré un jour Hitler, livrant là une des clefs de son succès.» (A. Vitkine, p. 33)

    L’essentiel

    Et l’essentiel vise un large public: antisémitisme, anticommunisme, haine de la France, exaltation de l’armée, égalitarisme social, avec «un ultranationalisme teinté de romantisme visant la suprématie de l’Allemagne, un scientisme dévoyé issu du néodarwinisme – pour qui la vie est un combat où seuls les plus forts survivent – et les théories du français Gobineau – selon lesßquelles les races ne sont pas égales et luttent pour dominer le monde». (p. 38)

    Une fois Hitler au pouvoir, la propagande nazie fait la promotion du livre: «Mein Kampf est la pierre fondatrice de la construction allemande, pour toujours le livre de vie du peuple allemand.» C’est le «Livre du IIIe Reich».

    En 1939, paraît en France Hitler m’a dit, une réactualisation de Mein Kampf, à l’intention des Français. Dans la préface, l’ancien dirigeant nazi Rauschning, son auteur, écrit: «Si cet homme triomphe, il n’y aura pas que les frontières de changées. En même temps disparaîtra tout ce qui, pour l’homme, avait un sens ou une valeur.»

    Leçons

    «Les sept leçons de Mein Kampf», titre en conclusion A. Vitkine. En voici des exemples. «La destinée de ce livre appelle à accorder de l’attention aux projets politiques et violents, et à ne jamais les sous-estimer… Le monde libre a été la première victime des idées nazies. Mein Kampf nous concerne tous… Ce livre, qui aujourd’hui encore fait figure de modèle aux yeux de certains contient son propre antidote. Il s’agit de ne jamais l’oublier.» (p. 289-292)

    On ne combat que ce que l’on connaît et, à cet égard, le livre d’Antoine Vitkine est une arme utile dont il faut se munir.

  • michel lebel - Inscrit 1 avril 2010 07 h 03

    Des "valeurs" non disparues

    Pas de quoi être fier du zigoto Arcand. Le fascisme, sous différentes moutures, aura toujour des adeptes. L'antisémitisme. le culte béat d'un chef fort, l'autoritarisme, l'ordre pour l'ordre et le simplisme demeurent des "valeurs" toujours bien présentes, au Québec comme ailleurs. À toujours combattre.

  • Diane Dontigny - Abonnée 1 avril 2010 07 h 51

    Pour une meilleure connaissance de notre histoire passée

    J'ai lu il y a quelques semaines la biographie de Robert Rumilly écrite par Jean-Francois Nadeau: un livre captivant qui nous renseigne sur sa famille , ses liens avec ressortissants français accueillis au Québec et sur ses liens avec le clergé et notre premier ministre Maurice Duplessis.
    Bravo à M.Nadeau un journaliste histoirien qui nous informe très bien sur une partie de notre histoire passée. J'ai bien häte de lire celui-ci et les prochains.

  • Roland Berger - Inscrit 1 avril 2010 07 h 58

    Fascisme et fascisme

    Comme l'écrit Jean-Frédéric Légaré Tremblay, le fascime, « [c]'est une sorte de spectre qui sait revenir nous hanter sous différentes formes. » De ce temps-ci, au Québec, il prend la forme d'un valet de la haute finance fédéraliste qui utilise les effets de la crise financière provoquée par des monstres de Wall Street pour concocter un budget qui met la hache dans une des deux plus nobles institutions de la Révolution tranquille : les soins de santé publics. Finie la gratuité ! La classe moyenne paiera la note. Les grands amis qui tirent les ficelles du petit roitelet pantin et les « 'tits » amis qui profitent de ses « sparages » idéologiques ont tout lieu de se réjouir. L'élimination du déficit ne se fera pas sur leur dos. Reste à Jean-Claude Turcotte et Marc Ouellette d'entonner un Te Deum Laudamus pour retrouver le contrôle des écoles publiques.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario