Ni putain ni folle, juste brisée

Nelly Arcan
Photo: Agence France-Presse (photo) Maximilien Lamy Nelly Arcan
Comment est-ce possible? Nelly Arcan morte, suicidée. Ça glace le sang. J'ai l'impression aujourd'hui d'avoir lu son testament. Mais dans les faits, le suicide, le désir de mort, la détestation du monde, la détestation de soi, surtout: c'était là depuis le début dans ses livres. Comme un appel au secours.

Et c'est ça qui est terrible, aussi. De savoir que la littérature, que l'écriture ne sauvent pas. On voudrait tant y croire. Et je sais, non pas parce qu'elle me l'a dit, mais parce que ses livres en témoignent, qu'elle y croyait aussi.

C'était ça, la force de Nelly Arcan. Parvenir à mettre en mots son malaise, son mal-être. Et nous rendre nous-mêmes mal à l'aise. Nous provoquer, franchir les limites entre ce qui se dit et ne se dit pas, aller au-delà ce que nous sommes prêts à entendre, tout en nous lançant en pleine figure son propre désarroi.

Sa force, c'était sa faiblesse. C'est effrayant de dire ça. Je sais. Mais il y avait dans ses livres, comme chez elle, je crois, cette fragilité, cette fébrilité qui débordaient derrière le masque. Tout ce qu'elle n'arrivait pas à contenir. Et qui s'emparait d'elle, de sa plume.

Nelly Arcan, pour moi, c'était d'abord une voix. Cette voix née avec Putain. Qui reste à mes yeux son plus grand livre. Au-delà du scandale, de l'aspect autobiographique du récit. Parce que c'était le premier? Je ne sais pas.

Je me souviens d'avoir été émue aux larmes par Putain. Par le récit en boucles de cette jeune femme prise dans un étau. Comme si la forme même du récit épousait son état d'esprit. Et son impuissance.

Je me souviens que dès la première phrase, très longue, du préambule, j'ai été happée. Je me souviens que physiquement, plus j'avançais dans ma lecture, plus j'étouffais.

Je me souviens que je trouvais qu'elle avait du culot, cette fille, Nelly Arcan, de parler comme ça, de façon aussi crue, aussi dure, du métier de putain. Je n'avais jamais rien lu de tel. Je n'avais jamais vu quelqu'un qui écrivait comme elle.

Ça n'avait rien de surfait. C'était lyrique, puissant. C'était de l'autofiction, d'accord. Mais qu'est-ce que ça veut dire au juste? On s'en fout des moules, des catégories, des écoles.

Christine Angot, Annie Ernaux, Catherine Millet... Même Marguerite Duras. Nommez-les toutes. Chacune a fait marque, chacune son style, son propos, son histoire. Nelly Arcan, c'était du Nelly Arcan, voilà.

Bien sûr, comme tout le monde, je me demandais, en lisant Putain, si c'était « vraiment vrai » tout ça. Mais surtout, ce qui me frappait, c'était cette voix, qui transcendait la question du vrai ou pas. On était dans la littérature, dans l'écriture, d'abord et avant tout.

Depuis, je n'ai pas changé d'idée. Je n'ai pas tout aimé non plus, des livres de Nelly Arcan. J'ai été un peu déçue par Folle, je l'avoue. Même si cette lettre désespérée à l'amant disparu est fulgurante par moments.

Pas folle, Nelly Arcan avait prévu le coup. « L'autre côté de la médaille de mon premier livre était son poids énorme qui écraserait le second », écrivait-elle dans Folle.

Il y a toujours eu des moments, quand je la lisais, où je me disais: « J'en ai marre, elle parle toujours de la même chose, c'est nombriliste au possible, ça tourne en rond. » Et il y a toujours eu des moments où je me suis dit: « Je suis devant une oeuvre, en train de se faire, qui ne ressemble à rien. »

Je dois dire que moi aussi, comme tant d'autres, j'étais agacée par elle, je parle de sa personnalité, de Nelly Arcan sous les spots, en représentation. Nelly la blonde pulpeuse, sulfureuse. Nelly la poupée Barbie, aux seins et aux lèvres gonflées. Au regard qui fuit.

Cette image plastique, dans laquelle elle s'empêtrait, avec laquelle elle jouait en même temps qu'elle se débattait, lui nuisait à tel point comme écrivaine, que plusieurs refusaient même de la lire. D'autres la lisaient, mais sans la prendre au sérieux, en regardant ses livres de haut.

C'était difficile de lire Nelly Arcan. Difficile de la lire au-delà de ce qu'elle appelait elle-même sa « putasserie », au-delà de ce qu'elle donnait à voir sur la scène médiatique. C'était le paradoxe Nelly Arcan.

Mais ce paradoxe était tout entier dans ses livres. Ses héroïnes, à bout de souffle, se débattent avec leur propre image. Toujours ce désir de plaire, cette obsession du corps, de la beauté, de la jeunesse éternelle, de la perfection. Toujours ce même cul-de-sac. Et en même temps, ce refus d'être prisonnière des diktats. On n'en sort pas.

Ce qui est sûr, c'est que peu de femmes, peu d'écrivaines sont allées aussi loin dans les méandres, le visqueux, le non-dit, dans les contradictions inavouables de ce qu'on appelle la féminité. Les questions que soulève son oeuvre dépassent sa propre démarche, son parcours personnel, sa biographie.

C'est toujours risqué de confondre un auteur et son oeuvre. Dans le cas de Nelly Arcan, c'était hypertentant. D'autant qu'elle se prêtait elle-même au jeu... tout en se disant blessée qu'on la confonde avec ses héroïnes.

C'est toujours risqué, aussi, de relire l'oeuvre de quelqu'un en sachant qu'il s'est suicidé. De tout relire, à la lumière de cette noirceur, de ce tunnel, de cette souffrance qui n'est pas arrivée à trouver une porte de sortie vers la vie.

Il y avait Nelly Arcan, il y avait ses livres. Nelly Arcan est morte, il reste ses livres.

***

Collaboratrice du Devoir
25 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 25 septembre 2009 23 h 55

    À la suite de Dédé

    En lisant votre texte madame Laurin, je ne pouvais que penser à Dédé Fortin, qui lui aussi nous avait annoncé son mal d'être dans Dehors Novembre. Il y a de la provocation pour ceux qui restent dans ces gestes définitifs qui suivent ces mots d'artistes écrivains, musiciens ou chanteurs...

    Il y aura aussi de quoi faire un film, plus tard, dans une couple d'année, quand l'esprit se sera refroidit.

  • Jerome Letnu - Inscrit 26 septembre 2009 01 h 52

    La belle Nelly

    Je n'ai aucune idée du talent de Nelly Arcan. Je suppose qu'elle en avait, puisque tant de gens qui s'y connaissent le disent.

    Que ce soit en littérature ou dans d'autres domaines, beaucoup de gens talentueux se suicident. Ce qui me frappe une fois de plus, c'est que les talentueux moches ont disparus en silence.

  • Georges Allaire - Inscrit 26 septembre 2009 03 h 14

    Quand un suicide tue l'écriture

    Une écrivaine, qui n'a rien trouvé de valable dans ce monde pour vivre, a vécu pour rien et est morte pour rien. Cruel mais réel: il n'y a rien là !!! Si on croit qu'il reste ses livres, c'est qu'on croit que des mots sur papier valent plus que la chair, le coeur et l'esprit.

    Dire que le Québec enseigne l'amour comme une prostitution. Dès la première école, on prend pour acquis qu'aimer c'est s'envoyer en l'air sans conséquence ou en charcutant le conséquent. On fait croire aux filles que faire l'amour fait partie de l'amour, que la passion assouvie par l'homme vient du coeur. Puis l'évidence crève les yeux et le coeur: il n'y a pas de coeur sans vie, contre la vie. Faire l'amour est un devenu un sans coeur. Et sans coeur on est sans vie.

    On se gèle ou on se tue. On est quand même mort.

    C'est le message de la petite école chez un peuple maintenant sans âme. - Qu'avait donc ce peuple qui a su passer de 60,000 à 6,000,000 et qui n'est même plus capable d'être là pour demain?

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 26 septembre 2009 08 h 01

    Douleur.

    «Il y avait Nelly Arcan, il y avait ses livres. Nelly Arcan est morte, il reste ses livres.» et espérer à travers eux accéder, au delà de sa mort, à sa vraie nature. Comprendra-t-on que pour elle, le paraître -elle était belle, intelligente, célébrée- était mortifère.

  • Régent Picard - Inscrit 26 septembre 2009 10 h 41

    Vivre avec du mal

    Comment faire pour que tous ceux et celles qui ne voient dans le vieillissement que décrépitude et abandon des autres voient enfin la lumière. Il faut enseigner à bas age à nos enfants que vieillir est un processus normal de la vie, que l'on devient meilleur et plus sage qu'il est normal que les jeunes nous remplacent et que l'on doit passer sereinement à autre chose, que la vie est belle même lorsqu'on est vieux. Alors seulement le taux de suicide baisserait.