Leonard Cohen à traduire

Photo: Jean-François Bérubé
Photo: Photo: Jean-François Bérubé

Mot à mot, tels des alpinistes grimpant aspérité après aspérité un flanc abrupt, ils sont montés à l'assaut de Book of Longing, le plus récent recueil de poèmes et de proses poétiques de Leonard Cohen. Avec patience et passion, ils se sont frottés au frotti-frotta du plus grand poète-singer-songwriter de chez nous: ses rimes, son rythme, son verbe, sa verve, et même sa verge. Ils? Book of Longing a fait l'objet de deux traductions, l'une française de France, l'autre québécoise, parues quasi concurremment. D'où la curiosité, pour ne pas dire l'irrépressible envie de comparer les solutions trouvées par les traducteurs à l'insoluble problème: faire parler Cohen dans une autre langue que la sienne. Comparons donc.

C'est à la page 19 de Book of Longing, par Leonard Cohen, dans l'édition «paperback» de 2007. Les premiers vers de Collapse of Zen: «When I can wedge my face / into the place». On comprend d'emblée, quand on parle anglais, de quoi il est question. Pas besoin de faire un dessin. C'est dessiné. Ç'a même une odeur, une saveur, une texture. Tout est là. Seulement voilà, le Québec entier, la France entière ne parlent pas couramment l'anglais. Et encore moins le Cohen. Pour parler le Cohen, lire le Cohen, comprendre le Cohen, il faut non seulement bien posséder l'anglais, mais connaître Cohen. L'avoir fréquenté, pratiqué, lu et relu, écouté et réécouté, en être imbibé. Avoir mis sa face dedans, quoi.

C'est le cas du poète québécois Michel Garneau, c'est le cas des journalistes et biographes de chanson Jean-Dominique Brierre et Jacques Vassal. Leur Cohen, ils l'ont sur le bout de la langue. Des décennies de Cohen derrière la cravate. Cohen en tête, Cohen par coeur. Ils peuvent même vous traduire Cohen, si vous le leur demandez gentiment. Brierre et Vassal adaptaient déjà une bonne moitié des Selected Poems de Cohen en 1972. Cohen lui-même a demandé à Vassal de traduire son Book of Mercy pour la France en 1986. Garneau, également à la demande expresse de son ami Leonard, a transposé Stranger Music en «étrange musique étrangère» à L'Hexagone en 2000. «Il m'a pris par les sentiments, le salaud!», s'exclame Garneau au téléphone. «J'avais dit non à l'éditeur, parce que je trouve ça ben difficile de traduire, mais Leonard m'a appelé... »

Voilà justement que Brierre-Vassal pour la France et Garneau pour le Québec publient à quelques mois d'intervalle, pour ainsi dire en même temps, leur traduction respective du dernier Cohen, Book of Longing. Versions totalement indépendantes, il va sans dire. «On s'est interdit de lire la traduction de Garneau jusqu'à la parution de la nôtre, avoue Brierre, candide, lorsque joint à Paris. On aurait été vraiment trop perturbés et influencés. Mais une fois notre travail achevé, on était très curieux de connaître les solutions qu'il avait trouvées, lui, à tous les problèmes que nous avait posés Cohen.»

Problèmes? Quels problèmes? Garneau rigole à son bout du fil. «J'ai traduit Shakespeare pour le Québec. Quand t'as fait ça, Leonard, c'est de la p'tite bière.» Vraiment? «Leonard, je le sens, je le comprends. Je connais son anglais de Montréalais. Et son anglais est coloré par le fait qu'en son enfance, chez lui comme chez son ami Morton, qui est mon grand ami, toutes les bonnes étaient canadiennes-françaises. Des bonnes qu'ils désiraient tous deux profondément!»

Curieux de connaître les «solutions des collègues français», Garneau ne l'est pas moins. Et nous alors! Assouvissons nos désirs et revenons à l'exemple de la page 19. Garneau propose «Quand je réussis à glisser mon visage / à la bonne place», alors que le tandem Brierre-Vassal offre «Quand je peux enfoncer mon visage / dans le lieu des lieux». Explication de Brierre: «"The place", dans le contexte, c'est visiblement le sexe féminin. Traduit par "le lieu", ça ne voulait rien dire en français. Nous avons trouvé "le lieu des lieux", dans le sens du "saint des saints".» Garneau commente à distance: «C'est très élégant, ç'a quelque chose de sacré; j'ai rien contre, mais c'est pas cochon. Et Leonard, il est cochon!» Il est aussi éminemment élégant. La vérité se trouve à mi-chemin.

Autre exemple, tout simple celui-là. Titre d'origine: Food Tastes Good. Solution française: «La nourriture a bon goût.» Solution québécoise: «La nourriture goûte bon.» Pas de problème ici. Chacun se fait comprendre de ses concitoyens. «C'est évident», tranche Garneau. On continue. Exemple en apparence anodin, mais plus corsé, The Remote, court poème que voici: «I often think about you / when I'm lying alone in / my room with my mouth / open and the remote / lost somewhere in the bed.» Titre français: La Zappeuse. Titre québécois: La Télécommande. Ni l'un ni l'autre ne tiennent compte de l'allusion à l'éloignement que le mot «remote» comprend. «Je le sais bien, reconnaît volontiers Vassal, joint chez lui dans le sud de la France. Ça nous a embêtés aussi. On a choisi le sens le plus littéral en fonction du ton du poème, où Cohen décrit une scène tout à fait ancrée dans la vie quotidienne. Les poètes, ça regarde aussi la télé!»

Traduttore, traditore

Une amie traductrice, Danielle Charron, qui a accepté de réagir à chaud aux variantes, reconnaît bien là le respect de la forme d'origine propre à ceux qui n'ont pas la traduction pour premier métier. «Ils sont tous très attachés aux mots. Traduire, ce n'est pas que traduire des mots. C'est essayer de rendre compte de tout: la prosodie, les polysémies. Pour y arriver, il faut souvent s'éloigner des mots. On sent dans les deux traductions que les mots de Cohen sont sacrés, presque intouchables.» Peur de trahir? «Traduttore, traditore», comme disent les Italiens. Traduire, n'est-ce pas toujours trahir un peu?

Le plus flagrant cas est le titre même du livre: comment rendre de façon satisfaisante «longing», ce mot anglais qui n'a pas son pareil en français? Book of Longing est devenu Le Livre du désir en France, Le Livre du constant désir au Québec. Différence notable. Vassal: «Comme vous dites au Québec, ça nous a donné "ben de la misère". "Longing", c'est à la fois le désir et une attente longue. Et ce n'est pas seulement le désir sexuel, mais le désir spirituel, la longue attente de Dieu.» Brierre: «On a pensé un moment traduire ça par Le Livre du languir, mais c'était vraiment pas beau. On a choisi finalement Le Livre du désir, parce que ça avait de la gueule.» Garneau aussi avait médité Le Livre du languir. «Je trouvais qu'il y avait quelque chose de mou dans l'idée de se languir. J'ai préféré me référer à ma propre langue parlée. Et moi, il m'arrive de dire à ma blonde, par exemple, que j'ai depuis quelques jours le "constant désir" d'un cheeseburger... »

Chacun son compromis: Garneau accepte de traduire un mot par deux, sacrifiant la musique du titre, alors que Brierre et Vassal renoncent à une part du sens du mot «longing». «Il y aurait certainement une autre solution, croit notre traductrice, mais pour la trouver, il aurait fallu oublier la définition littérale de "longing", et peut-être aussi la formulation "Book of", et chercher ailleurs, complètement ailleurs.» Tel Baudelaire traduisant Poe. Idéalement.

Bien sûr, on n'est pas dans l'idéal. Les deux traductions, profondément intègres et résultant d'une passion intense et suivie pour l'oeuvre de Cohen, sont forcément des approximations acceptables: chacun reçoit Cohen avec ses moyens, sa culture, ses limites, ses audaces et ses retenues. Les journalistes français ont la sensibilité poétique d'habitués de la chanson, le poète québécois son parti pris populaire. Chacun vient d'où il vient, atteint qui il veut atteindre et sait que ça teinte la traduction. «J'accepte toutes mes limites, convient Vassal. Mais Cohen dirait probablement qu'à certains moments, lui-même n'est pas arrivé tout à fait à l'expression idéale de ce qu'il avait en tête et dans le coeur. Ça le rapproche de nous. Cette petite part d'incertitude, au départ et à l'arrivée, me console.»

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Collaborateur du Devoir

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Book of longing

Leonard Cohen, McClelland & Stewart, Toronto, 2006, 232 pages

Le livre du désir

Traduit par Jean-Dominique Brierre et Jacques Vassal, Le Cherche midi, Paris, 2008, 252 pages

Livre du constant désir

Traduit par Michel Garneau, L'Hexagone, Montréal, 2007, 245 pages
  • Gilbert Saint Laurent - Inscrit 22 juin 2008 18 h 57

    Cohen Cohen

    Jai eu beaucoup de plaisir a vous lire et comprendre peut etre merci