Leonard Cohen ou la constante quête de beauté

Dans la première traduction du roman Beautiful Losers, de Leonard Cohen, les personnages sortaient sur la Main, au Montreal Pool Room, pour y manger des marrons plutôt que des hot-dogs... C'était une traduction si boiteuse que le poète et dramaturge Michel Garneau avait refusé de la lire à la radio, préférant livrer une traduction à vue de l'oeuvre. Qu'à cela ne tienne, Garneau est aujourd'hui le traducteur de Cohen. Après avoir livré en français Étrange musique étrangère aux Éditions de l'Hexagone, il traduit aujourd'hui Livre du constant désir, un recueil de poèmes publié l'an dernier par Cohen sous le titre Book of Longing. Livre du constant désir, c'est un voyage dans l'intimité de Cohen, auprès de son corps vieillissant, dans sa recherche spirituelle, dans l'expression du désir inassouvi, mais aussi dans une désillusion complète devant l'avenir.

La première fois que Michel Garneau a vu Leonard Cohen, c'était au café Pam Pam, rue Stanley, dans les années 50. Les deux hommes se sont ensuite connus par le biais du sculpteur montréalais Morten Rosengarten, devenu ami commun. Plus tard, c'est par l'entremise de Garneau que Cohen s'est installé rue Saint-Dominique, à Montréal. Le traducteur se souvient d'ailleurs qu'au terme d'une nuit bien arrosée, au cours de laquelle ils avaient échangé des textes et discuté de politique, Cohen lui avait dit: «Je t'aime beaucoup, mais tu as tout faux [you have it all wrong].» «Il trouvait que ma position était angélique, se rappelle Garneau. Je croyais que la société était perfectible et qu'on arriverait peut-être à avoir un Québec indépendant et socialiste où la justice régnerait. Il croyait que je me fourrais le doigt dans l'oeil jusqu'au trou du cul. Il est allé se coucher, et j'étais un peu morose. Puis, quelques minutes plus tard, il est revenu, et il m'a donné une petite médaille hindoue. Il m'a dit: "C'est une petite déesse hindoue qui va te protéger."»

Depuis, Leonard Cohen a passé cinq années de sa vie en réclusion dans un monastère bouddhiste zen, en compagnie du maître Roshi, qui a eu cent ans cette année, au sommet du mont Baldy, en Californie. Plusieurs poèmes de Livre du constant désir ont été écrits durant cette période. Mais il ne faut pas s'y méprendre, Cohen navigue toujours loin de l'angélisme. Certains des textes de ce dernier recueil sont particulièrement noirs par rapport à l'avenir. Mais le poète y apporte toujours cette touche d'autodérision, d'humour et de sensualité qui ont fait sa marque à travers les années. Par exemple, alors qu'il est dans la tradition juive de ne pas épeler complètement le nom de Dieu et d'écrire G-d (D—u en français), Cohen s'amuse à faire de même avec le mot sexe, écrivant s-x ( s—e en français), et mettant l'érotisme et la religion sur un même plan.

Dans Vers une époque, il écrit: «Nous allons vers une époque d'ahurissement, un moment curieux où les gens trouvent de la lumière au milieu du désespoir et du vertige au sommet de leurs espoirs... Comme elle est sévère la lune ce soir, comme le visage d'une Vierge de Fer, au lieu du visage habituel de n'importe quel idiot. Si vous pensez que Freud est déshonoré maintenant, et Einstein, et Hemingway, attendez de voir ce qui sera fait à tous ces cheveux blancs, par ceux qui viendront après moi.»

Selon Michel Garneau, Cohen exprime essentiellement là une position qu'il a prise dès sa jeunesse, alors qu'il publiait son deuxième recueil de poésie, Flowers for Hitler. Leonard Cohen provient d'une famille juive traditionnelle de Montréal; son grand-père était rabbin, et ses grands-parents avaient quitté l'Europe de l'Est pour fuir les pogroms qui persécutaient les juifs bien avant le nazisme. Flowers for Hitler «essaie de dire ce qu'est un jeune homme qui se réveille avec un héritage extrêmement douloureux et qui se demande quoi faire, comme vivre ou survivre, comment trouver le monde beau, avec un sentiment pour ces gens qui sont passés dans la fournaise», explique Garneau. C'est sans doute ce qui explique aussi certaines phrases de Livre du constant désir, comme «vous n'allez pas aimer ce qui vient après l'Amérique». «Il estime qu'il n'y a pas de raison d'être confiant», dit Garneau.

Le recueil est dédié à Irving Layton, poète montréalais dont Leonard Cohen a déjà dit: «Je lui ai montré comment s'habiller, il m'a montré comment devenir éternel.» Il faut dire que Montréal est partout dans ce recueil abondamment illustré par Cohen lui-même, à travers Layton entre autres, à qui Cohen consacre un poème, mais aussi parce que Montréal a été le lieu d'écriture de plusieurs de ces textes. «Leonard, c'est un poète montréalais. C'est un artiste qui a été particulièrement marqué par Montréal», dit Garneau. Même si Cohen a beaucoup vécu aux États-Unis, et qu'il n'a jamais montré d'affection particulière envers le Canada, il évoque Pierre Elliott Trudeau dans Livre du constant désir. «Il était bon et puissant, écrit Cohen dans Lecture pour un premier ministre. Il m'a demandé de lui lire un poème.» Montréal est pour Cohen une source d'inspiration, où il a besoin de revenir se ressourcer. «Même lorsqu'il n'avait pas d'appartement ici, il revenait de temps en temps, et il allait à l'hôtel. C'était souvent des hôtels assez miteux. Je crois qu'il le faisait exprès», se souvient Garneau en riant. L'un des poèmes nouvellement traduits, Titres, est accompagné d'un dessin de la maison montréalaise de Cohen, rue Saint-Dominique. «De la fenêtre du troisième étage / devant le parc du Portugal, j'ai regardé la neige / tomber toute la journée / il n'y a personne ici / Il n'y a jamais personne / Miséricordieusement / la conversation intérieure / est annulée / par le bruit blanc de l'hiver», écrit-il dans ce texte terminé l'hiver dernier. On retrouve aussi dans le recueil plusieurs textes dédiés à Henry Moscovitch, poète montréalais encore aujourd'hui interné pour schizophrénie, à qui Cohen est resté fidèle à travers les années. «[...] notre plus grand poète à ce jour méconnu, dont la bannière a toujours flotté au-dessus de la mort», écrit Cohen dans Stances pour H. M.

Le recueil est dédié à Irving Layton, poète montréalais dont Leonard Cohen a déjà dit: «Je lui ai montré comment s'habiller, il m'a montré comment devenir éternel.» Il faut dire que Montréal est partout dans ce recueil abondamment illustré par Cohen lui-même, à travers Layton entre autres, à qui Cohen consacre un poème, mais aussi parce que Montréal a été le lieu d'écriture de plusieurs de ces textes. «Leonard, c'est un poète montréalais. C'est un artiste qui a été particulièrement marqué par Montréal», dit Garneau. Même si Cohen a beaucoup vécu aux États-Unis, et qu'il n'a jamais montré d'affection particulière envers le Canada, il évoque Pierre Elliott Trudeau dans Livre du constant désir. «Il était bon et puissant, écrit Cohen dans Lecture pour un premier ministre. Il m'a demandé de lui lire un poème.» Montréal est pour Cohen une source d'inspiration, où il a besoin de revenir se ressourcer. «Même lorsqu'il n'avait pas d'appartement ici, il revenait de temps en temps, et il allait à l'hôtel. C'était souvent des hôtels assez miteux. Je crois qu'il le faisait exprès», se souvient Garneau en riant. L'un des poèmes nouvellement traduits, Titres, est accompagné d'un dessin de la maison montréalaise de Cohen, rue Saint-Dominique. «De la fenêtre du troisième étage / devant le parc du Portugal, j'ai regardé la neige / tomber toute la journée / il n'y a personne ici / Il n'y a jamais personne / Miséricordieusement / la conversation intérieure / est annulée / par le bruit blanc de l'hiver», écrit-il dans ce texte terminé l'hiver dernier. On retrouve aussi dans le recueil plusieurs textes dédiés à Henry Moscovitch, poète montréalais encore aujourd'hui interné pour schizophrénie, à qui Cohen est resté fidèle à travers les années. «[...] notre plus grand poète à ce jour méconnu, dont la bannière a toujours flotté au-dessus de la mort», écrit Cohen dans Stances pour H. M.

En fait, Cohen était tout récemment à Montréal, en compagnie de sa conjointe Anjani Thomas, qui chante des textes de lui et avec qui il prévoit produire un prochain album. Anjani chantait la semaine dernière dans la toute petit salle du Cabaret Juste pour rire. Et c'est avec délice que les spectateurs ont eu droit à deux duos unissant Cohen et Thomas, manifestement portés par beaucoup d'humour et de plaisir, malgré la lourdeur du temps qui passe.

Le Devoir

***

Livre du constant désir

Leonard Cohen

Traduit de l'anglais

par Michel Garneau

Éditions de l'Hexagone
  • Suzanne Côté - Abonnée 6 mai 2007 08 h 47

    Pléonasme rigolo

    Madame, merci de votre article sur Leonard Cohen et les traductions de son oeuvre.
    Je me permets de vous signaler un pléonasme qui m'a fait rire et qui, en même temps, fait de la désinformation. Vous parlez du «maître Roshi» de Cohen. Sachez que « roshi » signifie « vénérable maître », titre des maîtres zen, comme «rinpoché» est celui des maîtres du bouddhisme tibétain et «sensei», celui des maîtres des pratiques des arts contemplatifs japonais comme l'ikebana. J'imagine que votre erreur vient du fait qu'il est d'usage de se servir du titre sans article: roshi m'a dit..., j'ai parlé à rinpoché,...sensei m'a montré... Les anglophones mettent généralement la majuscule, et souvent les francophones aussi, par erreur et mimétisme.
    Bonne journée

    Suzanne Côté