Poésie québécoise - Voyages imprévisibles

Mathieu Blais présente son Isthme comme un «récit/poème». Cette appellation se justifie hautement dans la mesure où les longues pages de prose de l'auteur racontent bel et bien des pérégrinations à moult égards angoissées ou inquiètes. Or, ici, «les routes [...] sont très longues, traversent les forêts, les montagnes et la plaine, relient les villes entre elles. Elles ont le souvenir de la foulée des premières bêtes et la blessure des coeurs gravée au couteau inscrits profondément en elles.»

L'auteur ne craint jamais d'y mélanger les tons de voix, conviant le vocabulaire de la mer ou de la route tout autant que les formulations poétiques plus complexes. Ainsi nous précise-t-il que «dehors, avec des arbres sur tous les côtés de l'autoroute, il y a les rencontres du matin qui sentent le gin, la bière rance et le sexe rapide. Il y a les regards lancés des cabines qui roulent à cent à l'heure et qui percent les silences». Mais, dans un tout autre souffle, Mathieu Blais décrit des instants de paix: «[...] pour le moment, la nuit était peuplée de théophages aux fourrures écarlates qui repoussaient la phosphorescence des berges pour des ombres opaques et tragiques.»

Sur ces chemins-là, il ne va pas seul, mais avec, sur le dos, le poids d'un amour absent, porte-corps, portefaix, comme le Tiffauge de Michel Tournier dans Le Roi des aulnes, cherchant dans l'ailleurs une forme de réalisation. Tout du long, le poète-récitant s'adresse à cette femme disparue. Se décrivant «seuls», tous deux unis à travers ce projet de parvenir à l'envers du monde, «parce que [dit-il] notre cache et nos étendues, après ton décès, n'avaient conservé que la couleur de ta peau et qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire», à savoir partir, s'en aller loin du lieu d'abandon pour que se poursuive, dans l'avancée de vivre, un projet. Cette forme portée sur les épaules du poète est une idée de l'absente puisqu'il spécifie: «je pars pour te retrouver. Ou mourir, ou nourrir mes pas, mes mots, de ma crainte de vivre sans toi».

La femme aimée morte, le poète part en quête des terres désirées, partout où les émois de la découverte rendront la tristesse moins lourde, attiré par cet autre part qu'il cherche à montrer à l'absente, qu'il cherche à parcourir pour étourdir la cruauté atroce du chagrin. Peu importe le lieu, qu'il soit proche, ou au Yukon, ou au bord de Sainte-Flavie, pourvu que le tourment s'apaise. Et il progresse ainsi dans sa guérison, avec pour souhait d'accéder à la parole vivante, car «il [lui] faudra avancer avec la poésie».

Le recueil n'est pas dépourvu, çà et là, de lourdeurs et d'expressions poussiéreuses. Ainsi, on nous fait cette confidence un peu éculée: «je me réchaufferai contre le feu et ton souvenir», ou encore on se laisse parler des «serments de l'étreinte» ou «du delta de ton ivresse».

Accompagné du chien Chemin, le poète marche vers une délivrance avec elle «qui es[t] de plus en plus légère à porter». Et dans l'ultime page de ce carnet de déroute, il lui enjoint de persister: «Viens, marchons encore. Quelques pas. Après tout ce chemin, tu ne vas pas abandonner. L'isthme, la mousse des pierres et le coupant des galets, rappelle-toi, la grève et ma main sur toi, la nuit. Allez, viens. Nous y sommes presque.»

Ce livre, un peu longuet et répétitif, réserve, à qui a le goût d'entreprendre un voyage poétique et une dérive intime, des moments tranquilles et souples dans un style à la fois familier et souvent gagné par une grâce heureuse. Ces longues proses déroulent dans leur étonnante poésie à la fois simple et complexe une vision de ce que l'inconnu offre à qui souffre et s'égare. Ce récit de l'errance nous propose d'aller jusqu'où le chagrin peut mener un homme, de la mer à la guerre, des berges à la toundra, d'une maison abandonnée jusqu'à l'isthme rêvé.

Collaborateur du Devoir

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L'ISTHME

Mathieu Blais

Éditions Trois-Pistoles, coll. «Inédits»

Trois-Pistoles, 2006, 136 pages