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60 ans de francophonie - À la poursuite d'un « rêve » méditerranéen

Des chiffres pour décrire la présence du français en Israël: de 500 000 à 700 000 Israéliens sont francophones; quelque 26 500 collégiens et 6500 lycéens y apprenaient le français en 2006. On y compte cinq centres et instituts culturels français et six lycées offrant le baccalauréat français. De plus, 11 entreprises de presse israéliennes sont francophones. Pourtant, Israël se voit refuser l'accès à l'Organisation internatiopnale de la francophonie. Un témoignage à deux voix.

Israël fête son 60e anniversaire dans une humeur, force est de le constater, contradictoire: d'une part, la reconnaissance internationale, marquée par la venue et l'hommage de chefs de grands États, mais également des p.-d.g. des plus grandes compagnies du moment (Google, Facebook, etc.); la réussite économique; le développement scientifique et technologique; l'épanouissement culturel, littéraire et artistique, marqué par la création de nombreuses oeuvres mondialement reconnues; le tout, donc, en 60 ans, durée de vie d'une personne qui part tout juste à la retraite.

Mais il n'est pas question, pour notre État, de retraite, le travail reste à faire: la guerre continue; une partie du monde arabe et des Palestiniens refuse de le reconnaître; l'Iran menace; la réussite économique s'accompagne de la paupérisation relative d'une partie de la population; et ce sont certains de nos meilleurs écrivains mêmes qui critiquent l'état présent de notre culture, de son rapport avec son environnement et, en premier lieu, ses inégalités sociales. Oui, le gros reste à faire.

C'est ici que l'Israélien francophone trouve immédiatement son mot à dire. Une partie de cette population s'est de plus en plus défiée du monde arabe, à la suite, évidemment, des guerres; mais l'autre se rend volontiers en touriste dans le Maghreb et rêve d'un développement des relations entre nos pays. Le projet d'Union méditerranéenne peut évidemment trouver là ses assises les plus anciennes et les plus profondes. Encore faudrait-il que la composante méditerranéenne, et qui fut, en majeure partie, francophone, se fraie une plus large voie dans l'évolution actuelle de notre culture.

Crise francophone

Or, la francophonie israélienne, malgré les accords, les échanges et les colloques universitaires et scientifiques, traverse, depuis une trentaine d'années, une crise dont les raisons ne sont pas difficiles à dégager. Le signe le plus évident est le refus auquel se heurte Israël dans sa demande d'être acceptée au sein de l'Organisation internationale de la Francophonie. Il est vrai que le département de français de l'Université de Tel-Aviv vient d'être reçu au sein de l'Agence universitaire de la francophonie, mais il reste à voir quelles en seront les suites.

Israël, en effet, est peuplé d'un nombre relativement important de francophones, évalué entre 500 000 et 700 000 personnes. Cette imprécision, qui fait actuellement le sujet d'une enquête sociologique, montre que le critère de la francophonie n'est pas facile à spécifier: que faire, par exemple, des innombrables immigrants venus de Russie, qui lisent, et même écrivent le français, mais le parlent difficilement? Il serait peut-être judicieux d'adopter une définition moins dépendante du passé colonial et mieux à même de caractériser l'actuelle rencontre des cultures aux niveaux mondial, national et régional.

Désaffection des jeunes

Car, en ne tenant compte que de la pratique de la langue, la situation de la francophonie, aujourd'hui, en Israël, paraît des plus inquiétante. En effet, dans l'échelle des valeurs et des usages linguistiques, l'étude et la pratique du français viennent après celles de l'hébreu (notamment pour les nouveaux immigrants), mais également de l'anglais, de l'arabe, du russe et des autres langues parlées dans certaines familles... sans oublier l'idiolecte propre à Internet. D'où la crise du français dans nos écoles et dans nos universités et l'absence de cet enseignement dans les collèges académiques, qui se multiplient et constituent la partie la plus dynamique de notre pédagogie et de notre formation professionnelle.

Or, cette crise s'intègre très visiblement à celle que traversent les facultés de lettres de nos universités. C'est que celles-ci, diront ceux qui critiquent leur conservatisme ou leur pseudo-scientificité, ne tiennent pas compte du problème essentiel qui préoccupe, au moins à un premier degré de formation, les jeunes qui désirent, avant tout, recevoir un «passeport professionnel» pour l'avenir. Ce qui nous ramène à notre francophonie: les jeunes issus de la périphérie du pays proviennent pour beaucoup de familles d'origine francophone, et s'inscrivent de préférence dans des collèges proches de leur domicile et qui tiennent compte de leurs horaires de travail, mais repoussent au second plan les préoccupations d'ordre culturel qui pourraient avoir un rapport avec leur future activité professionnelle.

Économie et tourisme

Il se trouve, cependant, que les relations commerciales entre Israël et la France, mais également entre l'État hébreu et l'Afrique et l'Asie francophones, sont particulièrement étroites et fructueuses. Les grands groupes israéliens issus des nouvelles technologies font partager un savoir-faire essentiel en Mauritanie, au Congo-Brazzaville ou encore en Thaïlande. Les plus grandes entreprises françaises, de leur côté, s'investissent dans des domaines essentiels pour l'avenir du pays: le dessalement de l'eau de mer pour les besoins, notamment, de l'irrigation; l'aéronautique; les transports urbains et interurbains, quasiment paralysés aujourd'hui par l'explosion de la circulation automobile; et, bien sûr, le tourisme, l'hôtellerie et la gastronomie. Nous savons que les activistes de la francophonie n'aiment pas que l'on mette trop en avant ce dernier type d'activités, qui ne peut convenir, apparemment, qu'à une société riche; mais le tourisme concerne aussi bien les pays en voie de développement que les pays développés.

L'exemple d'Israël est particulièrement significatif à cet égard. Le nombre de touristes y arrivant chaque année, malgré les guerres et, en tout cas, les menaces de guerre, y est impressionnant et explique, au moins en partie, le développement économique du pays. Le chômage, par exemple, a notablement été réduit, ces dernières années, par l'afflux de ces touristes et par la construction d'hôtels et de résidences secondaires. La part de la francophonie est également importante dans ces domaines et il suffit, pour s'en convaincre, de regarder les nombreuses émissions gastronomiques à la télévision, ou encore de lire les menus des restaurants, qui abondent en mots français écrits en lettres hébraïques.

Passage méditerranéen

L'exemple de ces relations commerciales, en outre, loin de barrer la route à des accords politiques, devraient leur préparer la voie. C'est la perspective qu'ouvre un retour à une vision du Proche-Orient, où les relations culturelles ont précédé l'ère des affrontements nationaux. N'oublions pas, en effet, qu'en Méditerranée orientale, c'est-à-dire dans les pays du Mashrek, la France s'est présentée, contrairement à la Grande-Bretagne, comme une puissance anticoloniale et que des penseurs de la région, issus principalement du milieu francophone, ont élaboré, sous son influence, des projets visant à la création d'une confédération du Proche-Orient qui aurait satisfait les besoins d'affirmation étatique des futurs Israéliens et Palestiniens, tout en renforçant leurs liens.

Ces projets, élaborés notamment aux alentours des années 1930, paraissent, dans le contexte actuel, singulièrement utopiques. Pourtant, des chercheurs de plus en plus nombreux se penchent sur eux: des rêveurs, dira-t-on. Souvenons-nous cependant de l'avertissement de David ben Gourion: «En Israël, quelqu'un qui ne croit pas aux miracles n'est pas réaliste.»

Le projet d'Union pour la Méditerranée, proposé par le président français Nicolas Sarkozy, et le «nouveau Moyen-Orient», rêvé par le président israélien Shimon Peres, vont dans ce sens. Celui, au-delà de l'actualité, de la «longue histoire».

***

David Mendelson est professeur retraité de l'Université de Tel-Aviv. Commandeur de l'Ordre des Palmes académiques , il a reçu la Médaille de vermeil du Prix de l'Académie française pour le rayonnement de la langue et de la culture française.

Beni Issembert, journaliste et consultant en e-marketing, prépare une thèse de doctorat en littérature portant sur le Voyage en Orient de Gérard de Nerval.






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