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Europe: péril en la demeure

Malorie Beauchemin   26 mars 2005  Europe
À deux mois d'un vote européen historique qui divise l'Hexagone, un troisième sondage consécutif confirme un rejet possible de la Constitution européenne au référendum français prévu le 29 mai. La tension monte entre partisans du non et ceux en faveur du traité constitutionnel européen, alors que l'hebdomadaire français Marianne publie dans son édition d'aujourd'hui un sondage-choc qui octroie 55 % des intentions de vote au non à la Constitution, contre 45 % pour un oui.

Le sondage CSA effectué auprès de la population française les 23 et 24 mars donne une avance sans précédent au camp du non, qui jouit de dix points d'avantage dans les intentions de vote, une marge considérable que plusieurs dans le camp du oui craignent insurmontable. Alors qu'au début du mois les sondages indiquaient 60 % d'intentions de vote en faveur du traité constitutionnel, le mois de mars a vu, petit à petit, le vent changer de cap au profit des partisans du non. Un sondage CSA effectué pour le compte du quotidien Le Parisien les 16 et 17 mars donnait 51 % d'intentions de vote au camp du non contre 49 % pour le oui. À peine deux jours plus tard, un sondage Ipsos-Le Figaro-Europe 1 dévoilait une marge un peu plus grande, avec 52 % pour le non et 48 % pour le oui. L'Hexagone semble donc pour l'instant glisser vers une réponse négative.

Mais c'est l'Union européenne (UE) entière qui sera suspendue aux lèvres des Français le 29 mai prochain, tant l'enjeu du référendum est d'une importance capitale pour le projet européen. Au dire de plusieurs analystes, un rejet français de la Constitution européenne porterait un coup fatal au traité mais risquerait aussi de plonger l'Europe dans une crise politique majeure. D'une part, l'Europe serait contrainte de renoncer à ce projet de constitution et les 25 pays de l'Union continueraient de fonctionner comme ils le font depuis l'élargissement du 1er mai 2004 avec le traité de Nice signé en décembre 2000. D'autre part, «un non français serait un bouleversement majeur du système actuel, une rupture de confiance entre le peuple français et l'Europe», affirme un diplomate. C'est en fait la France, avec l'Allemagne, qui avait imposé l'idée d'une nouvelle constitution à la plupart des États membres, qui auraient préféré en rester au traité de Nice. «La France n'est pas un État-membre comme les autres car c'est un grand État, et un État fondateur» de la construction européenne, souligne Paul Magnette, directeur de l'Institut d'études européennes de l'Université libre de Bruxelles.

Autre conséquence, un rejet français du traité constitutionnel pourrait entraîner une réaction en chaîne d'autres États membres qui hésitent actuellement à ratifier le traité signé par tous les chefs d'État des 25 pays de l'UE le 29 octobre dernier. La Pologne, par exemple, pourrait être tentée de voter non. Même chez les Britanniques, où les «eurosceptiques» sont nombreux, un non pourrait être envisageable, selon les analystes. «L'exemple aurait été donné par les Français», ajoute Yves Mény, président de l'Institut universitaire européen de Florence, en Italie, qui craint un tel «effet en cascade».

Les conséquences pourraient être lourdes à l'échelle de l'Europe, qui perdrait un peu de sa notoriété sur la scène internationale et se retrouverait déstabilisée sur le plan politique. La Constitution actuelle prévoit l'élection au Conseil européen d'un président stable et d'un ministre des Affaires étrangères qui représenterait l'Europe à l'étranger et serait en charge de sa défense.

Amalgame politique

Selon les analystes, plusieurs raisons amènent une majorité de Français à vouloir rejeter la ratification du traité, mais tous les partisans du non ne sont pas nécessairement contre le projet de constitution. Les Français, qui sont majoritairement contre l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, semblent voir dans le rejet du traité un refus clair de négocier avec Ankara une future adhésion. Or le Conseil européen a déjà approuvé, en décembre dernier, l'ouverture prochaine des négociations avec la Turquie, et elles se poursuivront avec ou sans constitution, selon des spécialistes de la question.

D'autre part, certains voient dans le vote du 29 mai un plébiscite à l'intention de l'actuel gouvernement, en prévision de l'élection présidentielle de 2007. Le président Chirac, qui s'est ouvertement prononcé en faveur du traité, pourrait être tenté de se représenter pour un troisième mandat si le oui l'emportait, alors qu'un rejet de la Constitution le placerait dans une situation moins confortable, selon les analystes. Dans les camps socialistes, l'appui au projet de constitution d'une majorité des membres du Parti socialiste lors du référendum interne de décembre avait alors semblé constituer un atout pour le numéro 1 du parti, François Hollande, en prévision de la prochaine course à la présidence.

En réaction aux récents sondages, les partisans du oui au référendum sur le traité constitutionnel ont accéléré la cadence de leur campagne référendaire cette semaine. Sur les ondes de la télévision française TF1, jeudi, le premier ministre français a appelé les Français à approuver le traité. Le président Jacques Chirac a pour sa part lancé sa campagne pour le oui à l'occasion du Conseil européen des 22 et 23 mars, répondant aux récentes critiques sur son manque d'engagement dans le dossier. À la clôture du Conseil, il a exprimé sa conviction que ce traité constitutionnel sera «un progrès important» en matière sociale, économique et de politique étrangère, tout en ajoutant qu'il allait, «le moment venu», s'adresser aux Français pour leur dire que «la France a tout à gagner et rien à perdre avec la Constitution européenne».

Le taux d'abstention pourrait jouer en faveur du non

Les plus récents sondages apportent aussi une marge d'inconnu, en soulignant que la moitié des Français seulement ont arrêté leur choix pour le vote qui aura lieu dans neuf semaines. Dans le sondage publié par Marianne, quelque 50 % des sondés ont déclaré vouloir s'abstenir, voter blanc ou annuler leur vote. Or, en politique française, les positions extrêmes (de droite ou de gauche) prennent souvent de l'importance lorsque le taux d'abstention est élevé dans des consultations où chaque vote a le même poids.

Tous les Français se rappellent le 21 avril 2002, où le taux d'abstention relativement fort (28 %) au premier tour de l'élection présidentielle avait été montré du doigt comme une des principales causes de la montée en force de Jean-Marie Le Pen, du Front national (extrême droite), et à sa présence au second tour des présidentielles. Or, au sujet de la Constitution européenne, les extrêmes, de droite comme de gauche, se sont, depuis longtemps, prononcés contre le traité.

Avec Le Monde et l'Agence-France-Presse






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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    dimanche 27 mars 2005 14h28
    France : le NON de toutes les émotions
    « Les résultats des sondages qui, en l'état actuel des choses, favorisent le NON au référendum sur le Traité établissant une Constitution pour l'Europe, reflètent les réactions quasi viscérales ou émotionnelles d'une large tranche de l'électorat français, pratiquement dans la plupart des circonstances. Deux facteurs caractérisent ces réactions : le conservatisme et l'irrationalité.

    Lors d'analyses présentées ailleurs, je me suis déjà expliqué sur cette tendance conservatrice française (notamment L'Express, « Les élections en France : un peu de neuropolitique », 21 juin 1988; « Un peu de neuropolitique », 25 mai 2004). Elle se caractérise par une sorte de réflexe d'autodéfense, qui redoute le changement et se replie sur le maintien de la situation antérieure. Les syndicats français se font les champions de ces principes, le maintien des acquis, en déclenchant nombre de grèves pour qu'aucun changement ne surviennent dans des avantages parfois surannés (p. ex., la retraite à 50 ans pour certains employés de la SNCF, qui date du temps des locomotives à vapeur). D'où la difficulté des gouvernements à faire passer les institutions au XXIe siècle. La réforme des retraites, que le gouvernement Raffarin a eu tant de ml à faire passer en 2003, est un exemple. Le gouvernement socialiste précédent n'avait pas osé s'y attaquer, préférant se donner des gages électoraux avec les 35 heures hebdomadaires de travail. La réforme de l'éducation en est un autre, qui a valu à tant de ministres de l'Éducation de mordre la poussière, comme le scientifique Claude Allègre, qui voulait «dégraisser le mammouth» ou l'actuel ministre, qui a dû battre en retraite et laisser tomber des pans entiers de sa réforme.

    Dans le cas de la Constitution de l'Europe, d'aucuns la rejettent au nom d'un nationalisme ou d'un ultra-nationalisme conservateur, qui n'est pas le seul fait de l'extrême-droite française. La suprématie française serait menacée. D'autres la rejettent dans la crainte de perdre de précieux acquis, par l'harmonisation de règlements européens, ou par peur de l'inconnu. Car, il faut bien le reconnaître, la création pacifique d'une Europe unie mieux intégrée représente une nouveauté qui n'a pas son pareil dans l'histoire. Aucun point de comparaison n'est donc possible et, en un certain sens, malgré les années de préparation à cette situation, il est nécessaire de se lancer dans un certain inconnu. L'immobilisme est un réflexe primaire, par lequel certains animaux échappent à leur prédateur. Certains comportements relèvent d'un tel réflexe.

    L'autre caractéristique d'une tranche de l'électorat français est l'irrationalité. En voici quelques exemples. Aux informations françaises diffusées par TV5, on voit que les agriculteurs sont hostiles à cette Constitution et voteront NON en majorité Or, ils ont bénéficié et bénéficient grandement de l'Europe, comme le soulignent les spécialistes. Le mélange des problèmes est tout aussi irrationnel: l'adhésion de la Turquie à l'Europe, qui soulève des passions, n'a cependant rien à voir avec l'adoption de la Constitution. D'une part, les Fronças seront appelés à se prononcer par référendum sur cette question dans 10 ou 15 ans. Et d'autre part, que la Constitution soit ou non adoptée, ces négociations se poursuivront. Il est curieux de voir un pays qui se targue d'être cartésien faire preuve d'aussi peu de cartésianisme. Il est vrai que Descartes n'était pas cartésien au sens ou l'entendent les Français, c.-à-d., uniquement logique et rationnel. Je l'ai montré dans un article de la revue Communication et langages intitulé « Descartes, le méconnu » (no 88, 1990). Une bonne part des tenants du non sont hostiles à l'administration de G.W. Bush et à son hégémonie: en votant NON, ils diviseront et affaibliront l'Europe, ce qui fait le jeu américain (ils devraient se souvenir de «la vieille Europe» opposée à la nouvelle Europe, au moment de la guerre d'Irak) qui ne voit pas d'un très bon oeil cette éventuelle superpuissance. Les tenants du NON votent ainsi contre eux-mêmes. Dans l'Europe, la France tient actuellement une place prépondérante, puisqu'elle en est un pays fondateur. En créant une crise politique en Europe, les partisans du NON, qui veulent promouvoir le nationalisme français, vont miner la future position de leur pays dans une Europe qui continuera d'exister sur les bases du traité de Nice. Or ce traité rendra difficile la gestion de l'Europe, ne serait-ce que pour l'obtention des votes unanimes des 25 pays membres. La France n'aura plus de place avantageuse. L'illogisme des prises de position des tenants du NON qui s'auto-contredisent a quelque chose d'étonnant. Mais il s'explique.
    En fait, toute une tranche de l'électorat français a un comportement émotionnel et non rationnel, y compris de la part de personnalités politiques. C'est le cas d'une bonne partie de ceux qui adhèrent au NON, abstraction faite de ceux qui ont des visées politique qui n'ont rien à voir avec l'Europe, de ceux qui veulent sanctionner le gouvernement ou le président alors que cela non plus n'a rien à voir avec l'Europe. C'est aussi le cas de l'importante fraction de ceux qui s'abstiendront, comme si c'était une position neutre. Or, rationnellement, il n'en est rien, car l'abstention équivaut à voter NON, puisqu'elle n'apporte pas de soutien au OUI.

    La difficulté à laquelle sont confrontés les partisans du OUI, c'est qu'il leur faut convaincre les indécis ou les partisans du NON, qui tiennent des positions émotionnelles, avec des arguments qui ne sont pas des arguments rationnels. Faire appel à des cohortes d'intellectuels, comme on a pu le voir à TV5, à l'appel des socialistes, risque de tourner court. À un langage émotionnel, il faut apporter une réponse du même ordre, car ces deux niveaux de communication sont distincts. Pascal l'a dit depuis longtemps: «Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas». Plutôt que de parler du catastrophisme que le NON vaudrait aux institutions européennes, ce qui reste abstrait et fonctionnel (et donc d'ordre rationnel), il faudrait parler des réalisations accomplies depuis 60 ans, du chemin parcouru, de tous les avantages obtenus, ne serait-ce que la paix: l'Europe n'a pas connu tant d'années de paix depuis des lustres. Ce que définissait Robert Shuman, ministre français des Affaires étrangères et promoteur du projet de Communauté européenne du charbon et de l'acier, adopté en 1951, et embryon de l'actuelle Union européenne, se réalise : «Assurer immédiatement l'établissement de bases de développement économique, première étape de la fédération européenne, et changer le destin de ces régions trop longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre.» Les partisans du OUI devraient trouver dans toutes ces réalisations positives des justifications sensibles à leur position, sur lesquelles ils pourraient tabler.

    Pour les observateurs extérieurs de la politique française que nous sommes, en tant que Canadiens, il va être intéressant de suivre l'évolution de ce débat, ne serait-ce que pour en tirer quelques leçons pour notre propre situation. Et puis, une Europe forte et pacifiée est un gage de stabilité pour le monde tout entier, et nous en faisons partie. »

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