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    Chronique

    Johnny, Emmanuel et l’Amérique

    Christian Rioux
    8 décembre 2017 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    J’ai toujours eu un problème avec Johnny. Le rocker français a longtemps été pour moi une énigme. Jusqu’à ce que je me retrouve un jour devant lui lors d’un spectacle privé au premier étage de la tour Eiffel. Alors, je suis resté cloué au sol pendant une heure, incapable de bouger et de dire le moindre mot, littéralement hypnotisé par une voix exceptionnelle et sans équivalent. Comme l’expliquait l’animateur Emmanuel Laurentin sur France Culture cette semaine, avec le temps, Johnny a « volé » au blues américain cette voix basse pourtant capable de monter très haut et qui enterrait tout le monde dès qu’il ouvrait la bouche. Comme tous les grands chanteurs, il faisait cela avec une maîtrise parfaite, comme si c’était à la portée de tous. Les célèbres paroles de Gilbert Langevin immortalisées par Gerry Boulet dans La voix que j’ai lui seraient allées comme un gant.

     

    Plus le temps passait, plus le vernis américain de Johnny se révélait pour ce qu’il était, un simple déguisement. Un déguisement évidemment hérité de l’après-guerre et de la libération, alors que les jeunes des banlieues populaires de Paris frayaient près des bases américaines dont de Gaulle se débarrassera en 1966 en se retirant de l’OTAN.

     

    On comprend pourquoi ce déguisement n’a jamais pu séduire les Québécois. D’où les succès mitigés du chanteur tant sur les scènes de Montréal que sur celles de Las Vegas. Il aura fallu des années pour que, derrière ce déluge de guitare et de batterie, se fasse entendre sous la voix de Johnny une petite musique. Une mélodie très éloignée des bayous et des banlieues de Los Angeles. Une mélodie totalement française évoquant plutôt Ménilmontant et La Trinité, le quartier de sa jeunesse avec ses loubards et ses cadors. Les commentateurs français ne s’y sont pas trompés en rangeant finalement Johnny du côté des légendes de la chanson populaire française. Comme Piaf, qui n’aurait pas dédaigné plusieurs de ses succès. C’est d’ailleurs Aznavour qui a fait remarquer l’étrange coïncidence entre les décès de l’académicien Jean d’Ormesson et de Johnny, survenus le même jour, et ceux de Jean Cocteau et de Piaf survenus tous deux le 11 octobre 1963.

     

    Il n’y avait qu’à voir les foules qui se pressaient à Marnes-la-Coquette — un nom qui ne s’invente pas ! — pour comprendre que le côté américain de Johnny n’était au fond qu’un vernis. Ces fans portant des fleurs semblaient sortis d’un documentaire sur les friches industrielles du nord de la France. Ils exprimaient dans leur simplicité touchante une culture ouvrière qui se meurt. On avait senti ce même enracinement populaire lors de l’hommage que Johnny avait rendu à Charlie Hebdo en 2016 place de la République. Même chose lorsque son épouse s’est exclamée dans une réplique digne de Piaf à la mort de Marcel Cerdan : « Mon homme n’est plus ! »

     

    Si, en France, Johnny a « été lié à une forme d’américanité, il est resté incompréhensible en dehors de la culture française, qu’il a fini par incarner », écrit le sociologue Jean-Louis Fabiani. Au fond, Johnny aura été une sorte de parabole de cette France fascinée par le clinquant américain, mais qui aura découvert sur le tard qu’elle n’en avait pas besoin pour exister.


     

    Risquons un parallèle. S’il est vrai, comme l’a dit mercredi le président Emmanuel Macron que les Français « ont tous en eux quelque chose de Johnny », demandons-nous ce qu’a retenu de Johnny le président français, dont on dit qu’il est un fan fini. Est-ce le pire ou le meilleur ? Est-ce la pacotille américaine ou cette voix unique capable aussi d’exprimer l’âme d’un peuple ?

     

    Le président qui se délecte de « start-up nation », de « helpers » et d’« open spaces » n’avait-il pas affirmé en pleine campagne présidentielle qu’il n’y avait « pas une culture française mais une culture en France » ? Aujourd’hui encore, celui que l’éditorialiste du Journal du dimanche a baptisé « Macron l’Américain » ne manque jamais une occasion d’importer en France ces gadgets d’outre-Atlantique qui, de la main sur le coeur en chantant l’hymne national à la « première dame », manifestent une sorte de plaisir servile à se soumettre à la doxa américaine.

     

    Il y a deux semaines à peine, en voyage en Afrique, Emmanuel Macron a trouvé le moyen de passer pratiquement sous silence le rôle de la Francophonie. Sans oublier de faire l’affront à l’organisation internationale du même nom (OIF) de ne même pas la mentionner dans son discours de Ouagadougou. Dans ces moments, Macron fait penser, avec cinquante ans de retard et sans les excuses de la guerre, à l’adolescent Johnny qui se déhanchait en imitant Elvis.

     

    À moins qu’il ne s’agisse plutôt de ce président qui, à la Foire du livre de Francfort, a soudain dit vouloir « défendre notre langue en ce qu’elle est une nation plus large que la France ». Une fois passée la mode yé-yé, après s’être défoncé à chanter des tonnes de chansonnettes américaines, souvent sans consistances, la voix de Johnny s’est posée. Elle nous a alors donné à entendre un homme qui nous a dit sa vérité. On attend toujours que le président français nous dise la sienne.













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