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    Éditorial

    Quand l’Europe ferme les yeux

    Guy Taillefer
    4 décembre 2017 |Guy Taillefer | Europe | Éditoriaux

    Le résultat net de la politique d’endiguement migratoire de l’Europe face à l’Afrique, c’est que les clandestins échouent en Libye dans des conditions épouvantables et que beaucoup sont vendus comme esclaves. Les solutions que le président français, Emmanuel Macron, a avancées dans le cadre de sa tournée africaine sont des faux-fuyants.


    Emmanuel Macron en aura bien profité, la semaine dernière en Afrique, pour soigner son image de jeune leader moderne et réformateur. Son discours-fleuve, mardi dernier, devant 800 étudiants de l’Université de Ouagadougou, au Burkina Faso, en aura été un temps fort. « Je suis d’une génération de Français pour qui l’Afrique n’est ni un encombrant passé ni un voisin parmi d’autres », a-t-il déclaré ; d’une génération pour laquelle « les crimes de la colonisation européenne sont incontestables », a-t-il ajouté dans un discours qui se voulait refondateur des relations entre la France et l’Afrique francophone. Des mots que la jeunesse qui l’écoutait a aimé entendre, à raison.

     

    Mais encore ? Que refonde-t-il exactement ? Et sous l’image qu’il a fonceuse et sous le verbe qu’il a si habile, il y avait quoi, concrètement ? L’homme est d’une nouvelle génération, certes, mais pas sa fonction, ni d’ailleurs sa conception néolibérale de la gestion du monde.

     

    Au reste, son intervention devant les étudiants aura trahi une pointe de suffisance colonialiste dans la manière dont il a interpellé en le ridiculisant le président burkinabé, Roch Marc Christian Kaboré, alors que ce dernier quittait la salle de l’université (« Reste là ! Du coup, il est parti réparer la climatisation ! »), donnant lieu à un épisode, très médiatisé outre-Atlantique, qui risque de rester longtemps dans le souvenir de cette tournée présidentielle. Non pas que les élites africaines ne méritent pas d’être clouées au pilori pour le peu de cas qu’elles font des responsabilités sociales pourtant basiques de tout État, s’agissant de fournir aux gens de l’électricité, de l’eau potable et des écoles.


     

    Toujours est-il que, prétendant à une oeuvre de refondation, M. Macron aurait pu saisir l’occasion de joindre la parole aux actes en s’attaquant avec plus de profondeur à l’enjeu de l’heure, celui des migrants africains illégaux refoulés en Libye dans des camps de rétention et condamnés à survivre dans des conditions inhumaines. Un « enjeu de l’heure » dont on connaît pourtant l’existence depuis des années, mais face auquel il aura fallu un reportage de CNN montrant des migrants subsahariens vendus comme esclaves dans la région de Tripoli pour que les dirigeants européens et africains, réunis en sommet jeudi dernier à Abidjan, en Côte d’Ivoire, fassent l’effort de s’alarmer et de se mobiliser.

     

    Dans une urgence bien scénarisée, M. Macron et ses compères ont donc annoncé le lancement d’opérations de secours « dans les prochains jours ou semaines » visant à rapatrier 3800 migrants — alors qu’ils sont entre 400 000 et 700 000 à être coincés en Libye, selon les évaluations de l’Union africaine ; et, dans un deuxième temps, la création de « forces spéciales » pour faire la guerre aux passeurs et démanteler leurs réseaux et leurs financements.

     

    Outre qu’il s’agit de mesures floues et difficiles à appliquer, les réponses que ces dirigeants prétendent apporter sont superficielles. Les passeurs ne sont pas la cause du problème, ils en sont un symptôme. Qu’une route migratoire soit fermée ici et une autre surgira là. Comme à la frontière mexicaine. Que tant de jeunes Africains cherchent à franchir la Méditerranée au péril de leur vie crie à tue-tête l’urgence de créer dans leur pays des conditions de vie décentes et d’adopter des stratégies de développement durable, notamment sinon surtout en agriculture.

     

    Ce n’est apparemment pas une réflexion que nos dirigeants sont prêts à entamer ou même capables de faire, dans un monde pris dans les engrenages d’une économie de marché ultracapitaliste. L’Union européenne (UE) a plutôt décidé d’ériger un mur qui ne dit pas son nom sous la forme de politiques migratoires qui misent sur l’endiguement à tout prix. Il ne faut pas craindre l’hypocrisie, souligne Médecins sans frontières, pour dénoncer comme l’a fait Macron les « crimes contre l’humanité » que sont les marchés d’esclaves en Libye tout en finançant le renvoi du plus grand nombre dans l’enfer qu’ils tentent de fuir. Le fait est que l’UE finance à hauteur de millions de dollars, si ce n’est indirectement, des milices armées auxquelles ce qu’il reste d’État libyen a « sous-traité » la gestion de ces centres de détention en partie transformés en comptoirs de traite humaine. Autant de complicités objectives sur lesquelles l’UE ferme les yeux dans la froide mesure mathématique où le nombre de migrants échoués sur les côtes italiennes a radicalement chuté — de 27 300 à 5700 entre octobre 2016 et octobre 2017.













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