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    Chronique

    Le début de la fin pour Angela Merkel

    Christian Rioux
    24 novembre 2017 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    Elle n’a jamais été du genre à sourire, mais ce jour-là elle faisait une tête d’enterrement. Le 24 septembre dernier, dans le grand château de verre des chrétiens-démocrates à Berlin, il fallait voir l’expression déconfite de la chancelière allemande pour comprendre que rien n’allait plus au royaume de « Mutter Merkel ». Celle qui venait pourtant de remporter un quatrième mandat semblait soudainement comprendre que ni la croissance exceptionnelle de son pays ni le souvenir encore vivace d’un nationalisme destructeur ne protégeaient l’Allemagne de la grogne des peuples européens déferlant de l’Oural à l’Atlantique.

     

    Il n’aura fallu qu’un déplacement de quelques pourcentages des voix pour faire entrer l’extrême droite au Bundestag pour la première fois dans l’histoire récente du pays. Dans ces secondes historiques, Angela Merkel a probablement compris que, même si la campagne avait fait l’impasse sur le sujet, elle allait payer tôt ou tard son erreur d’avoir laissé entrer sur le territoire allemand plus d’un million de migrants. Bref, qu’il était peut-être un peu tard, selon ses propres mots, pour comprendre les « préoccupations » et les « inquiétudes » de ces électeurs.

     

    Soyons clairs, les Allemands ne reprochent pas à Angela Merkel d’avoir accueilli des réfugiés. Au contraire, le pays a montré à leur égard une générosité exemplaire. Ils lui reprochent de l’avoir fait n’importe comment, sans limites et sous l’emprise de la seule pression médiatique. Rappelons-nous la photo du petit Aylan mort sur une plage de la Turquie. C’est ce qu’a magistralement démontré Robin Alexander, journaliste à Die Welt, dans un livre devenu un best-seller en Allemagne. Les électeurs reprochent aussi à Merkel ces centaines de milliers de migrants qui, eux, n’étaient pas des réfugiés et qui sont demeurés en Allemagne quand ils ne sont pas disparus dans la nature.

     

    Cette semaine, à Berlin, l’immigration a été une des causes principales de la rupture des négociations afin de constituer une nouvelle coalition. Signe de la profondeur de la crise qui secoue aujourd’hui l’Allemagne, on assiste à un réalignement politique qui rend pour l’instant le pays ingouvernable. Ainsi, la section bavaroise des chrétiens-démocrates, la CSU, se montre-t-elle de moins en moins docile. Et pour cause, car elle perd des électeurs à vue d’oeil au profit de l’extrême droite. De son côté, le jeune et charismatique libéral Christian Lindner (FDP), à l’origine du clash, verrait d’un bon oeil un scénario à l’autrichienne advenant le départ de Merkel qu’il souhaite précipiter. À Vienne, Sebastian Kurz (31 ans !) vient en effet de se faire élire sur un programme de droite classique opposé à l’immigration et rejetant toute « grande coalition » avec les sociaux-démocrates.

     

    La reconduction d’une alliance entre Merkel et les sociaux-démocrates (SPD) a beau avoir été rejetée par les électeurs en septembre, le président Steinmeier semble vouloir la relancer pour éviter à tout prix de nouvelles élections. Elle ne ferait pourtant que reporter l’échéance d’un réalignement politique inévitable. Difficile d’imaginer qu’elle permette à Merkel de demeurer au pouvoir encore quatre ans. Les jours de la chancelière sont comptés.


     

    Depuis six mois, on a beaucoup glosé sur la relance de l’Europe. La voici à nouveau en panne. C’est que les soubresauts politiques, comme l’élection-surprise d’Emmanuel Macron en France, ne parviennent pas à dissimuler les tendances de fond qui agitent le continent.

     

    « La dernière position forte du libéralisme se fissure », dit l’historien français spécialiste de l’Allemagne Édouard Husson. Après ceux des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Autriche, l’exemple allemand montre que la crise identitaire que vivent les nations occidentales est loin d’être un simple problème économique comme semble encore le croire le président français. Selon lui, il suffirait de faire « ruisseler » les fruits de la croissance et d’abolir encore un peu plus les frontières pour en finir avec ces populations qui considèrent que la nation est loin d’avoir dit son dernier mot. Avec sa vision post-nationale, certes moins caricaturale que celle d’un Justin Trudeau, Macron pourrait bien être à contretemps de l’Europe, comme le fut Mitterrand lors de son accession au pouvoir. Ce qui l’obligea à des reniements douloureux.

     

    Avec cette crise, on peut s’attendre à ce que Berlin se montre encore plus réticent devant les propositions françaises de relance de l’Europe. Certes, l’Allemagne pourrait éventuellement accepter la nomination symbolique d’un ministre des Finances européen — histoire d’accentuer un peu plus son diktat sur l’Europe du Sud. Mais on ne voit pas comment elle pourrait dire oui à l’augmentation du budget européen et à la mutualisation des dettes rejetée par une majorité écrasante d’Allemands.

     

    Après le Brexit et la montée fulgurante des eurosceptiques un peu partout, la crise allemande montre que ce zèle européen est en bonne partie hors sol. Il l’est en France, où le président a été élu par moins de 25 % des Français. Il l’est tout autant en Allemagne, où les jours de la chancelière sont comptés.

     

    On ne peut pas indéfiniment ignorer ce que disent les peuples.













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