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    Chronique

    L’affolant procès Merah

    Christian Rioux
    17 novembre 2017 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    C’est l’attentat qu’on n’a pas voulu voir. Peut-être parce que les scènes étaient insoutenables. Peut-être surtout parce qu’on n’a pas voulu comprendre la gravité de ce qui se jouait alors et des lâchetés qui avaient pu mener là.

     

    À l’occasion du procès d’Abdelkader Merah, la France n’a pourtant pas eu le choix de replonger dans l’horreur. Celle des crimes commis à Toulouse en mars 2012 par son frère Mohammed, abattu le 22 mars lors d’un assaut des forces spéciales d’intervention. Abdelkader avait à répondre d’une accusation de complicité avec son frère, le « tueur au scooter » qui, au nom de l’islam, avait inauguré une nouvelle forme de terrorisme en assassinant sept personnes, dont trois enfants juifs tués devant leur école.

     

    Le procès, qui s’est étalé sur cinq semaines, s’est terminé par un verdict mitigé. Abdelkader a beau avoir rencontré son frère juste avant les attentats et l’avoir aidé à voler le scooter qu’il utilisa, il n’a pas été reconnu coupable de complicité, mais de simple association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Ce qui lui vaut tout de même vingt ans de prison. Mais peu importe ce jugement controversé qui a d’ailleurs été porté en appel, ce procès souvent à la limite du supportable fut d’abord l’occasion d’une rare mais salutaire plongée aux sources de la violence islamiste.

     

    Le 12 octobre, Dovan Mimouni, interne à l’école juive Ozar-Hatora, est venu s’excuser de ne pas avoir pu sauver la petite Myriam, huit ans, qu’il accompagnait à sa classe. « Je ne savais pas faire un massage cardiaque », a-t-il déclaré en larmes. Mais qu’aurait-il pu faire face à un djihadiste qui en 38 secondes avait déjà mitraillé trois autres personnes, dont deux enfants ? L’assassin a ensuite pris le temps de traîner la fillette par les cheveux avant de lui tirer une balle dans la tête, racontera un témoin qui observait la scène derrière une fenêtre. « Je ne suis pas né pour voir des choses comme ça », dira-t-il.

     

    Le procès nous aura appris que Mohamed Merah était loin d’être un « loup solitaire ». Au contraire, il baignait dans tout un milieu où, de la mosquée à la famille, en passant par le voisinage et la prison, il était légitime d’applaudir lorsque s’effondrèrent les tours du World Trade Center. « Mon fils a mis la France à genoux ! » s’est d’ailleurs exclamée sa mère, Zoulikha Aziri, en apprenant ses crimes. Sur le même ton, Abdelkader parlait du « cadeau » que lui avait fait son frère en mourant au combat. « Je suis fière de mon frère, il a combattu jusqu’au bout », a renchéri sa soeur Souad, huit mois après les attentats.


     

    En cinq semaines de procès, la France a découvert avec stupeur une famille, certes dysfonctionnelle, mais qui baignait surtout dans une haine viscérale de tout ce qui n’était pas musulman. Seuls Aïcha et son frère Abdelghani semblent avoir échappé à cette haine. La famille considérait d’ailleurs ce dernier comme un « kouffar » (mécréant) parce qu’il avait épousé une Française, Anne, dont le grand-père était juif. L’enfant du couple, Théodore, sera surnommé « le bâtard » parce qu’il ne porte pas un prénom musulman. On se pince en apprenant qu’à Toulouse, capitale mondiale de l’aéronautique, en ce début du XXIe siècle, c’est Abdelkader qui, selon la tradition, décida du remariage de sa mère après son divorce avec son premier mari.

     

    Chez les Merah, la haine n’avait pourtant pas de sexe. Ainsi, la soeur aînée, Souad, répétait-elle que, pour se venger des Français, elle était prête à se faire sauter dans le métro avec ses enfants parce que ce sont « des mécréants ».

     

    Aïcha, aujourd’hui coiffeuse, raconte une lente descente aux enfers après le divorce de ses parents. Cela commence comme souvent par la petite délinquance et les allers-retours entre les foyers et la maison. Puis les oncles maternels, en Algérie, tentent de ramener la famille vers un islam plus intégriste. Ils proposent de déscolariser les filles. Souad se met à porter le niqab.

     

    Tout cela se fait graduellement. Anne, pourtant la plus lucide, croyait même que le salafisme pourrait remettre son beau-frère dans le droit chemin. « Je pensais que ça l’empêcherait de tomber dans l’alcool, comme Abdelghani, dit-elle. Quand il disait son admiration pour Ben Laden, je pensais que ça allait lui passer, surtout qu’il portait des Nike aux pieds ! » Mais rien ne passe. Au contraire. Chaque jour, on ressasse la même haine des Juifs et des Américains. On évoque les martyrs. Puis viennent les vidéos de décapitations.

     

    Même le fils d’Anne est tenté par l’islamisme. Il suit les prêches de « l’émir blanc » de l’Ariège, Olivier Corel, qui l’autorise à traiter sa mère de « mécréante » parce qu’elle n’est pas musulmane. « Ma mère m’a sauvé », dit aujourd’hui celui qui prépare le concours d’une école de commerce. Mais il s’en est fallu de peu.

     

    Au-delà de la culpabilité d’Abdelkader, c’est toute une culture de haine et d’antisémitisme que ce procès a mis au jour. Une culture qui s’est construite peu à peu. Le plus « naturellement » du monde, serait-on presque tenté de dire si ce n’était l’horreur qu’elle distille.

     

    C’est probablement ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal ».













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