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    L’indépendance de la Catalogne en suspens

    11 octobre 2017 | Christian Rioux à Barcelone | Europe
    Le président de la Catalogne, Carles Puigdemont, a signé la déclaration d’indépendance de cette région de l’Espagne, mais son gouvernement et lui en ont suspendu l’application — sans limite de temps — pour pouvoir négocier avec Madrid.
    Photo: Josep Lago Agence France-Presse Le président de la Catalogne, Carles Puigdemont, a signé la déclaration d’indépendance de cette région de l’Espagne, mais son gouvernement et lui en ont suspendu l’application — sans limite de temps — pour pouvoir négocier avec Madrid.

    Le moment était historique. Le suspense durait depuis des jours. Des milliers de Barcelonais s’étaient d’ailleurs rassemblés devant le parc de la Citadelle, où siège le Parlement, pour écouter le président sur des écrans géants. Dans un discours solennel devant les élus, Carles Puigdemont a tiré les leçons du référendum sur l’autodétermination tenu le 1er octobre dernier en demandant au Parlement de déclarer l’indépendance de cette région d’Espagne. Mais, sur le même ton simple et sans emphase, le président catalan a aussitôt demandé aux parlementaires d’en suspendre les effets afin de laisser place à la négociation.

     

    « J’assume le mandat qui m’a été confié en vertu duquel la Catalogne doit devenir un État indépendant sous la forme d’une République. […] Je demande au Parlement que la Catalogne devienne un État indépendant », a affirmé le président devant une assemblée grave, d’où aucun applaudissement n’a jailli.

     

    Car le président a aussitôt précisé que « le gouvernement et moi-même proposons au Parlement de suspendre les effets de la déclaration d’indépendance pour lancer un processus de dialogue ». Et cela, sans fixer de délais précis comme on aurait pu s’y attendre.

     

    Carles Puigdemont rendait ainsi compte aux élus du référendum du 1er octobre dernier, où le Oui l’a emporté par 90 %, mais auquel seulement 43 % des électeurs ont participé. Une faible participation due au boycottage par les partisans du Non et à la fermeture violente d’environ 400 bureaux de vote par la police de Madrid, qui a empêché environ 700 000 personnes de voter.

     

    Un appel à négocier

     

    Le président a longuement rappelé les multiples tentatives de la Catalogne de négocier un nouveau statut d’autonomie au sein de l’Espagne et auxquelles Madrid a toujours opposé une fin de non-recevoir. « Des millions de citoyens sont arrivés à la conclusion rationnelle que l’unique façon de garantir la convivence est que la Catalogne se constitue en un État [indépendant] », a-t-il conclu.

     

    Alors que dans la matinée l’ancien ministre du Parti populaire José Manuel García-Margallo l’avait comparé au leader nord-coréen Kim Jong-un, Carles Puigdemont a lancé un message d’apaisement.

     

    « Je veux transmettre aux Espagnols un message de respect et d’apaisement, a-t-il déclaré en espagnol. […] Nous ne sommes pas des délinquants, nous ne sommes pas des fous, pas des putschistes. Nous sommes des personnes normales qui veulent voter. »

     

    Pendant que les principaux responsables du gouvernement signaient une Déclaration d’indépendance en bonne et due forme, les premières réactions semblaient partagées. Si les responsables de la CUP, un petit parti d’extrême gauche dont dépend la majorité indépendantiste, accordaient un mois au président pour arriver à des résultats, les élus de gauche de Podem, auquel appartient la mairesse de Barcelone, Ada Colau, évoquaient « une grande occasion pour le dialogue ».

     

    Peu avant le discours, histoire de calmer les esprits, les influentes organisations nationalistes Omnium Cultural et Assemblée nationale catalane avaient repris les appels du président à la négociation et au dialogue. En soirée, elles n’ont appelé à aucun de ces gigantesques rassemblements dont elles ont pourtant le secret.

     

    Que fera Rajoy ?

     

    La réaction de Madrid ne devrait pas se faire attendre. Le président Mariano Rajoy, qui avait prévu de s’adresser mercredi au Congrès, a convoqué un conseil des ministres extraordinaire. Mardi soir, un porte-parole du gouvernement a déclaré au quotidien La Vanguardia qu’une telle déclaration implicite d’indépendance était « inadmissible ».

     

    Les appels à la « désescalade » ne semblaient pas devoir faire fléchir la ligne dure qui domine sans partage à Madrid. « Ni monsieur Puigdemont ni personne ne peut tirer des conclusions d’une loi qui n’existe pas et d’un référendum qui ne s’est pas produit », a tranché la vice-présidente du gouvernement, Soraya Sáenz de Santamaria. L’éditorial d’El País intitulé « Un nouveau piège » ne semblait guère laisser de doute sur ce qui allait se passer. Le grand quotidien libéral de Madrid n’a vu dans ce discours qu’« une nouvelle manoeuvre et une nouvelle farce de Puigdemont contre l’État de droit ».

     

    Depuis une semaine, le gouvernement a préparé tout un arsenal légal qui lui permettrait de suspendre l’autonomie de la Catalogne en invoquant notamment l’article 155 de la Constitution. L’incarcération du président catalan n’est pas non plus exclue. Dans la nuit, le président Rajoy a rencontré à La Moncloa le secrétaire général du principal parti d’opposition (PSOE), Pedro Sánchez, dont le soutien lui semble acquis. Du côté des libéraux de Ciudadanos, Albert Rivera a dénoncé une suspension qui n’est qu’une forme de « chantage ». Les trois organisations de magistrats du pays ont aussi fustigé « un coup porté à l’État de droit ».

     

    L’Europe muette

     

    Mardi, Carles Puigdemont s’est longuement adressé à l’Union européenne, dont il a réclamé la médiation. Celle-ci est pour l’instant demeurée quasi muette, malgré un débat mardi à l’assemblée des régions. Pour le président français, Emmanuel Macron, qui dénonce « l’égoïsme économique » des indépendantistes, il n’est pas question d’intervenir dans un conflit qui ne concerne que l’Espagne. Ce qui n’a pas empêché le président Donald Tusk, dans un appel senti à Carles Puigdemont, de prononcer pour la première fois le mot « négociation ». L’appel au dialogue du président catalan n’a cependant pas convaincu la compagnie Planeta, comme une demi-douzaine d’autres, de ne pas transférer son siège hors de Catalogne.

     

    À Barcelone, cette soirée que l’on prédisait explosive et ouverte à tous les excès se sera déroulée dans le calme. Dès le matin, les policiers catalans avaient barricadé le parc de la Citadelle, où des agriculteurs sont venus manifester pour l’indépendance avec leurs tracteurs. Même la Cour supérieure catalane, craignant des débordements, avait demandé d’être protégée par les gardes civils de Madrid. Après le discours, les foules qui s’étaient rassemblées autour du parc de la Citadelle se sont dispersées paisiblement. Sans savoir pour autant ce qui les attendait demain.













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