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    France

    L’inéluctable montée de la droite

    9 mai 2017 | Yolande Cohen et Olivier Bérubé Sasseville - UQAM, Histoire | Europe
    Le soutien au Front national et aux diverses idéologies de l’extrême droite fait partie d’une culture commune nouvelle qui est devenue «cool», écrivent les auteurs.
    Photo: Joël Saget Agence France-Presse Le soutien au Front national et aux diverses idéologies de l’extrême droite fait partie d’une culture commune nouvelle qui est devenue «cool», écrivent les auteurs.

    Le score de 33,9 % pour le Front national est un succès pour cette formation politique, qui obtenait moins de 1 % dans les années 1970. Premier parti de France avec des scores oscillants régulièrement entre 25 et 30 % des votes, cette droite extrême occupe sur l’échiquier politique une place qui signale plusieurs changements majeurs.

     

    L’empiétement idéologique de l’extrême droite sur le territoire de la droite classique et l’oscillation de cette dernière entre condamnation et alliances de fortune constituent un trait indéniable de l’histoire politique de la France d’après mai 1968. De la nomination de Patrick Buisson, vieux routier de l’extrême droite française ayant notamment gagné ses galons au sein de l’Organisation armée secrète et du quotidien Minute, au poste de conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’aube du débat sur l’identité nationale de 2009, à la prolifération des groupuscules identitaires dont les thèmes sont fortement connotés à l’extrême droite et dont le soutien populaire ne cesse de croître, les droites extrêmes occupent désormais une place centrale dans l’échiquier politique français. Le soutien au Front national et aux diverses idéologies de l’extrême droite fait partie d’une culture commune nouvelle qui est devenue cool. Comment en est-on arrivé là ?

     

    Les succès récents du Front national et de l’extrême droite française s’inscrivent dans un combat idéologique et culturel à grande échelle, mené par une nouvelle génération d’idéologues. Autour du Groupement de recherche et d’études sur la civilisation européenne (GRECE), think tank de droite fondé notamment par Alain de Benoist, Jean Mabire et Dominique Venner, s’organise la « Nouvelle droite ».

     

    Autour de son organe doctrinal Études et recherches, ainsi que des revues Éléments et Nouvelle École, le GRECE forge une prolifique oeuvre intellectuelle qu’il tente de disséminer par l’entremise de séminaires, de conférences et par la participation de ses membres à divers cercles intellectuels à l’image du Club de l’Horloge, groupe de réflexion situé entre la droite et l’extrême droite se réclamant du national-libéralisme et militant, dans les années 1970 et 1980, pour des alliances entre droite parlementaire et Front national. En outre, la Nouvelle droite prône ardemment l’entrisme ; ce sera par la formation et la mise en place de cadres nationalistes dans des postes et fonctions clés que le courant nationaliste pourra, de l’intérieur, instaurer son hégémonie.

     

    Elle renouvelle également son lexique idéologique : à l’antisémitisme virulent de l’entre-deux-guerres se substitue une relativisation des vérités historiques, qui n’est pas loin du négationnisme. Elle reprend de la gauche le thème du « droit à la différence », qui lui permet d’abandonner le racisme vulgaire et néofasciste pour le remplacer par un combat culturel au nom de la civilisation européenne. La Nouvelle droite ira jusqu’à se positionner en faveur des luttes d’émancipation des peuples du « tiers monde » dans la mesure où celles-ci restent dans les limites géographiques d’un espace non européen.

     

    Maintenant un discours xénophobe, qui basculera vers une opposition virulente à l’immigration, la Nouvelle droite se donne une nouvelle légitimité politique, notamment par l’approche pseudo-scientifique de ses publications. Forts d’un ascendant idéologique certain sur de nombreux politiciens de la droite classique, dont Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac, ses protagonistes jouiront de prestigieuses tribunes, en particulier dans Le Figaro.

     

    Si les lignes de démarcation entre la Nouvelle droite et le Front national deviennent plus poreuses dans les années 1980, la rencontre entre les deux courants se réalise dans les années 1990. Des militants tels que Pierre Vial et Jean Varenne, respectivement secrétaire général et président du GRECE, rejoindront Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou au sein de l’exécutif du Front national et cela aboutira à l’adoption, en novembre 1991, des « 50 mesures pour régler le problème de l’immigration ». L’intégration de l’idéologie et des méthodes de la Nouvelle droite au parti contribuera à l’entreprise de dédiabolisation et de conquête idéologique et culturelle de la nation qu’entreprendra alors la chef du parti, Marine Le Pen. Il reste alors à gagner la bataille du Net, ce que les groupuscules de La fachosphère (Dominique Albertini et David Doucet, 2017) réalisent rapidement.

     

    Un des penseurs de cette Nouvelle droite, Alain de Benoist peut alors être reçu à bras ouverts à Sciences Po en 2016, témoignage d’une droitisation des esprits dont il aura été l’un des architectes. Dans ce contexte, la progression du Front national devient l’expression d’un travail de fond sur la culture politique française, qui désormais penche dangereusement à droite. Les élections législatives de juin prochain seront à ce titre déterminantes dans la normalisation complète de ce parti.













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