Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Émile Beaufort président

    John R. MacArthur
    1 mai 2017 | John R. MacArthur - John R. MacArthur est éditeur de «Harper’s Magazine». Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois. | Europe | Chroniques

    Dans un article paru dans Le Monde la veille de l’attentat des Champs-Élysées et quatre jours avant le premier tour de la présidentielle française, le philosophe de gauche Alain Badiou a dit quelque chose de bien à propos du « rituel électoral » et de l’effet du terrorisme : « La peur est mauvaise conseillère. » Tout à fait. La peur a tendance à faire surgir des méchants imaginaires, qui peuvent mener même les citoyens les plus raisonnables à de mauvais choix.

     

    Par contre, un film avec des personnages méchants, bien qu’inventés, peut-il servir de bon conseiller lors d’une élection ? En ce moment de cynisme autour du deuxième tour, avec le mauvais choix entre l’extrême droite autoritaire (Marine Le Pen) et le néolibéralisme (Emmanuel Macron), cela serait-il si bête de chercher la vérité dans la fiction plutôt que de faire face à la réalité politique ?

     

    Je songe au film Le président, réalisé par Henri Verneuil en 1961 et adapté d’un roman de Georges Simenon. Jusqu’à récemment, j’ignorais l’existence de ce film, mais invité par l’Alliance française de New York à le présenter pour une série sur la politique française — « Liberté, Égalité, Fantaisie » —, je suis maintenant convaincu que le meilleur candidat au deuxième tour serait sans doute le président du Conseil imaginaire, Émile Beaufort, incarné par le grand Jean Gabin. Ou, du moins, qu’un bien meilleur rédacteur de discours pour les deux vrais candidats français serait le brillant et regretté auteur de dialogue Michel Audiard.

     

    Le film traite de la carrière d’un homme pour lequel la politique a été un métier — de nos jours, cette vocation est très méprisée — et surtout de sa rivalité avec un opportuniste sophistiqué du nom de Philippe Chalamont, joué par Bernard Blier. Bien sûr, le récit passe par l’ambition et la cupidité crue, ainsi que les règlements de comptes personnels. Son côté populaire est passionnant, et le film se termine avec une belle surprise. Cependant, et malgré une distance de 56 ans, il est étonnant de voir à quel point la matière politique du drame reste pertinente à l’égard de l’Europe et de la souveraineté de la France dans le débat actuel entre les deux candidats finalistes.

     

    Au début du film, retraité dans sa propriété en Normandie, Émile Beaufort annonce à un visiteur qu’il est « un mélange d’anarchiste et de conservateur, dans des proportions qui restent à déterminer ». Mais pas tellement anarchiste en fin de compte, car dans les scènes situées dans le passé, un Beaufort plus jeune prône une Europe fédérale. Son ancien secrétaire de cabinet, Chalamont, est lui aussi officiellement pour l’Europe, mais son manque de sincérité est évident. Lors d’un débat à l’Assemblée sur un projet de loi qui inscrirait la France dans une « union douanière » afin de créer d’éventuels « États-Unis » d’Europe, Chalamont, qui siège dans l’opposition, joue le démagogue lepénien. « Ce n’est pas pour une Europe sans frontières que sont tombés 1 500 000 Français parmi les meilleurs », tonne-t-il de la tribune. Il se moque des « rêves de pacifisme périmés de Genève et Lucarno », quels que soient les « bons sentiments » du gouvernement mené par Beaufort. Pour sa part, Beaufort se moque des prétentions de Chalamont : « Au moment de Verdun, monsieur Chalamont avait dix ans… Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité. » Et le clou dans le cercueil : « Lorsqu’un mauvais coup se mijote, il y a toujours une république à sauver. »

     

    Toutefois, il ne faut pas voir Beaufort comme un mondialiste libéral à la Macron, pas plus que Chalamont comme un idéologue nationaliste à la Le Pen. Le noyau du conflit est la dispute entre un homme de principe, fidèle à une France intègre et indépendant, et un affairiste, qui cherche toujours à profiter de la politique — « plus ambitieux pour vous que pour votre pays », comme le déclare Beaufort. À l’origine de leur affrontement se trouve une dévaluation du franc organisée en secret par Beaufort justement pour éviter que des spéculateurs n’exploitent la situation. En effet, Chalamont en informe son beau-père banquier et Beaufort aura sa vengeance.

     

    Une belle intrigue de cinéma. Mais tout aussi saisissante est la justification de Beaufort pour la dévaluation : « Il fallait choisir, et choisir vite, entre la protection du capital et celle du travail… Je sais bien que cette dévaluation réduira d’un tiers les revenus des petits rentiers, mais j’estime que c’est dans l’intérêt national. » Une idée géniale, ce sacré intérêt national. Aujourd’hui, sans devise nationale et face à une Allemagne économiquement dominante, le gouvernement français n’a plus le choix de relancer les exportations avec une telle politique monétaire. Là, je vois une sortie de mon dilemme électoral en tant que partisan de l’Europe sans l’euro. Au lieu de m’abstenir le 7 mai, comme le conseille Alain Badiou, je voterai pour Émile Beaufort.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.