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    Les leçons d’un débat

    Christian Rioux
    7 avril 2017 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    Philippe Poutou est un gentil garçon. Une fois, tous les cinq ans, il devient le chouchou des médias. Mardi soir, il est arrivé les mains dans les poches au studio 210 de la Plaine Saint-Denis. C’est là qu’on enregistrait le grand débat rassemblant les onze candidats à l’élection présidentielle. Question de sécurité, le lieu avait été tenu secret jusqu’à la dernière minute. Pas de quoi énerver ce syndicaliste qui est arrivé en jeans avec les manches remontées. Cool, quoi !

     

    D’aucuns auront vu dans ce négligé un symbole des milieux ouvriers. Réparateur de machines-outils chez Ford, Philippe Poutou est en effet le candidat du Nouveau Parti anticapitaliste, qui n’avait fait que 2,5 % à la présidentielle de 2012. Comme si le négligé n’était pas de nos jours l’apanage des vedettes du show-biz. Qui en effet se pavane sous les projecteurs en jeans déchirés, sinon les stars de la chanson ? Les ouvriers, eux, sont peut-être ringards, mais, lorsqu’ils vont à un mariage, ils mettent un veston.

     

    L’histoire ne s’arrête pas là. Pendant ce débat de quatre heures, Philippe Poutou a été le seul à s’exprimer avec la vulgarité d’un charretier, à refuser de participer à la traditionnelle photo de famille, à parler avec ses collaborateurs pendant que des candidats s’exprimaient et à piquer une colère en direct contre les soupçons de corruption pesant sur deux candidats. Même Marine Le Pen, pourtant experte dans ce genre de coup d’éclat, en était pantoise. Résultat, le lendemain, sur tous les écrans, il n’y en avait que pour lui. Les autres petits candidats qui s’évertuèrent à décortiquer minutieusement les traités européens et à documenter la désindustrialisation de la France n’avaient qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

     

    Ils n’avaient qu’à être aussi trash que Poutou. Le candidat trotskiste a parfaitement compris ce qu’il fallait faire pour avoir ses quinze minutes de gloire à la télévision. À Rome, on fait comme les Romains. Eh bien, avec des médias populistes, on fait le populiste ! Voilà comment on fabrique ce que les experts nomment pompeusement de « grands moments de télévision ».

     

    C’est ainsi que, à une autre échelle, les télévisions italiennes et américaines ont largement contribué à mousser des personnages comme Silvio Berlusconi et Donald Trump. Ces télévisions, publiques et privées, auront alors beau jeu de dénoncer ce même populisme dont elles sont au fond largement la source. N’est-ce pas ce que certains nomment un système « gagnant-gagnant » ?

     

     

    Rares sont ceux qui ont remarqué que, dans ce débat, dix des onze participants avaient voté contre le traité de Maastricht en 1992 ou contre la Constitution européenne en 2005. Parmi tous ces candidats, seul Emmanuel Macron n’avait jamais marqué son désaccord avec l’Union européenne. Il a d’ailleurs été le seul dans le débat à ne pas critiquer la directive européenne qui permet à des travailleurs détachés étrangers de travailler en France sans y payer de charges sociales.

     

    Bien sûr, ces onze candidats ne font pas un portrait de la France. Mais ils expriment à tout le moins une ambiance. Pour ne pas dire une tendance. Depuis l’adoption du traité de Maastricht par une mince majorité, la population française est devenue encore plus eurosceptique. Même si elle ne veut pas sortir de l’euro et manifeste un attachement à l’idée européenne, elle peut parfois se montrer plus eurosceptique que les Britanniques. Dans une étude publiée l’été dernier, après le Brexit, seuls 38 % des Français avaient une opinion favorable à l’Europe, contre 44 % des Britanniques !

     

    D’où la question qui suit. Comment fera le favori des sondages, dont l’engagement à l’égard de l’Europe actuelle est aussi inconditionnel que celui de François Hollande pour gouverner une France qui s’est considérablement éloignée de Bruxelles depuis trois décennies et encore plus ces dernières années ? C’est toute la contradiction de cette élection. L’éclatement du Parti socialiste et des Républicains, sans oublier la popularité de Marine Le Pen, sont en train de plébisciter un candidat qui, sur de nombreux sujets, n’est pas du tout en phase avec l’évolution des Français pendant ce quinquennat.

     

    Sous celui de Nicolas Sarkozy, les Français avaient voté à gauche dans toutes les élections intermédiaires, ce qui a finalement porté les socialistes au pouvoir. Sous le quinquennat de François Hollande, les Français ont systématiquement voté à droite, ce qui ne portera pas la droite au pouvoir si l’on se fie aux sondages. Le débat de mardi a montré que, sur des questions comme le protectionnisme, l’Europe, la lutte contre l’islamisme et l’immigration, Emmanuel Macron est loin de se situer à un point d’équilibre de l’opinion majoritaire des Français.

     

    Voilà pourquoi la rumeur circule à Paris que, en cas de défaite de François Fillon au premier tour, l’ancien président Nicolas Sarkozy s’apprêterait dès le 7 mai au soir à reprendre en main ce qui restera de son camp pour tenter de prendre sa revanche aux législatives qui se tiendront en juin. Si tel devait être le cas, il n’est pas exclu que la France soit en route vers un gouvernement de cohabitation. À suivre…













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