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    Aux sources du djihadisme belge, un an après les attentats

    Comment les jeunes musulmans ont été poussés dans les bras des radicaux

    22 mars 2017 | Christian Rioux à Bruxelles | Europe
    En Belgique, il a fallu attendre 1974 pour qu’on reconnaisse la religion musulmane. Pendant ce temps, un islam de plus en plus orthodoxe a remplacé l’islam paisible des premiers arrivants.
    Photo: Emmanuel Dunand Agence France-Presse En Belgique, il a fallu attendre 1974 pour qu’on reconnaisse la religion musulmane. Pendant ce temps, un islam de plus en plus orthodoxe a remplacé l’islam paisible des premiers arrivants.

    Le nom de Molenbeek est aujourd’hui connu dans le monde entier. À cause des attentats de Bruxelles commis il y a un an exactement. Mais aussi de ceux de Paris. Pourtant, cela fera bientôt presque deux décennies que ce quartier situé à deux pas du centre-ville de Bruxelles abrite des terroristes islamistes : de l’auteur de la tuerie du Musée juif de Bruxelles à ceux de la cellule de Verviers démantelée en janvier 2015 en passant par celui de l’attaque avortée du Thalys Bruxelles-Paris. Sans oublier les tueurs du commandant afghan Ahmed Shah Massoud en septembre 2001.

     

    Cela faisait des années que chaque fois qu’ils rentraient d’Afghanistan, d’Irak ou de Syrie, les journalistes Christophe Lamfalussy (La Libre Belgique) et Jean-Pierre Martin (RTL Belgique) avaient le nom Molenbeek écrit en majuscules dans leur calepin. « De retour de reportage, de nombreuses filières islamistes nous ramenaient chaque fois à Molenbeek », dit Lamfalussy, qui publie ces jours-ci, avec Jean-Pierre Martin, Molenbeek-sur-Djihad (Grasset).

     

    « Peut-être, dit-il, que ce regard de journaliste international nous donne la possibilité de mieux comprendre et une certaine liberté de ton. Les journalistes qui couvrent la politique nationale sont tellement proches des intérêts et de la politique belges. Nous, on n’a pas hésité à mettre les pieds dans les plats. »

     

    La boîte de Pandore

     

    Pour comprendre ce qui va fabriquer ce creuset du djihadisme, il faut remonter à la visite du roi Fayçal d’Arabie saoudite à Bruxelles, le 29 mai 1967. « C’est là qu’on lui a remis les clés de la spiritualité d’une partie de l’immigration belge, dit Jean-Pierre Martin. Contrairement à la France, nous n’avions pas de connaissance du monde arabe. Les responsables étaient assez démunis devant ces nouveaux arrivants. Lorsque l’Arabie saoudite a proposé de s’en occuper avec ses pétrodollars, on leur a refilé le bébé sans se rendre compte qu’on ouvrait une véritable boîte de Pandore. »

     
    Photo: Grasset Les auteurs de «Molenbeek-sur-Djihad», Jean-Pierre Martin et Christophe Lamfalussy
     

    L’Arabie saoudite venait alors de créer sa ligue islamique mondiale, véritable machine à propager le wahhabisme. En Belgique, il a fallu attendre 1974 pour qu’on reconnaisse la religion musulmane. Pendant ce temps, un islam de plus en plus orthodoxe a remplacé l’islam paisible des premiers arrivants. « C’est cette dérive religieuse que nous n’avons pas su maîtriser », dit Jean-Pierre Martin.

     

    En 1991, on tentera de créer un exécutif chargé de gérer le culte musulman. Mais les bisbilles internes et les tentatives d’infiltration par les Turcs ou les Frères musulmans vont compliquer les choses, dit Lamfalussy. « Dans ce vide se sont épanouis des groupes radicaux comme les Tabligh pakistanais ou les Frères musulmans arrivés de Syrie via l’Allemagne après le massacre de Hama en 1982. »

     

    Le clientélisme des élus

     

    C’est ainsi que la vieille zone industrielle de Molenbeek deviendra un creuset du radicalisme. L’irruption des banlieues françaises au milieu des années 1990 va provoquer une prise de conscience de l’identité arabo-musulmane, dit Jean-Pierre Martin. « C’est sur cette revendication identitaire que se greffera la puissance de l’Arabie saoudite. Dans la deuxième moitié des années 1990, on assistera à la montée en puissance de l’islamisme, que ce soit à travers les salafistes, les Tabligh ou les Frères musulmans. À la tête du Centre islamique belge, le célèbre Cheikh Bassam envoie alors les premiers djihadistes en Afghanistan. »

     

    Dès la fin des années 1980, dit Christophe Lamfalussy « des imams expliqueront aux Marocains que, s’ils ont perdu leur travail dans les charbonnages ou l’industrie textile, c’est parce qu’ils ont été punis par Dieu. Tout un discours religieux moralisateur et très identitaire va s’installer ». Cet islamisme n’aurait pas prospéré sans le clientélisme, dit-il. « Les bourgmestres [les maires] ne savaient pas quoi faire avec les jeunes Marocains. Ils les ont confiés à ceux qu’on appelait alors les grands frères". Ils se sont déchargés du problème sur les imams en échange des votes de la communauté. Le Parti socialiste y a vite vu son intérêt. Les autres partis ont d’ailleurs suivi. »

     

    Autour de ces imams, souvent radicaux, va proliférer toute une vie sociale, des emplois, des logements sociaux et une myriade d’associations derrière lesquelles pouvaient facilement se dissimuler des mouvements clandestins. À Molenbeek, il y a eu jusqu’à 1500 associations sans but lucratif au statut souvent très vague. Près d’une centaine sont aujourd’hui devant les tribunaux.

     

    Quelle « déradicalisation » ?

     

    En avril 2016, le Parlement fédéral crée une Commission d’enquête qui remettra son rapport en avril. Parmi les questions abordées, on trouve celle de la déradicalisation. « À ce sujet, dit Jean-Pierre Martin, on s’est inspiré du modèle québécois. Jusqu’à présent, on sait que ça coûte cher, mais on ne voit pas trop les résultats. »

    Christophe Lamfalussy demeure sceptique sur la possibilité de « déradicaliser » ces militants islamistes. « On ne peut pas forcer quelqu’un à changer d’idéologie. Dans les années 1980, des milices d’extrême gauche ont commis des attentats. Les gens qui ont été condamnés ont heureusement renoncé à la violence. Mais ils n’ont pas vraiment changé d’idée en sortant de prison. »

     

    Le 8 décembre dernier, la veuve de l’assassin du commandant Massoud, Malika El Aroud, est sortie de prison. Si elle a probablement renoncé à la violence, dit Jean-Pierre Martin, « dix ans de prison ne l’ont pas fait changer d’idée. Elle vit toujours avec l’auréole de son mari kamikaze ».

     

    Jean-Pierre Martin s’inquiète des 120 Belges qui sont toujours en Syrie, et notamment des enfants. « Avec la prise de Mossoul, on découvre à quel point leur embrigadement était coercitif. Quand ils reviendront, ils ne seront pas nécessairement remplis de bonnes intentions. Nous, on a d’abord écrit ce livre pour comprendre. On a voulu casser le déni. Arrêter de ne pas voir. »

     
    Pierre Guelff: «On ne peut pas dire qu’on ne savait pas» « Muriel Degauque, ça vous dit quelque chose ? » Elle deviendra la première femme kamikaze lorsqu’elle se fera exploser près de Bagdad le 9 novembre 2005.

    Lorsqu’en 2006 le chroniqueur judiciaire Pierre Guelff s’intéresse à cette enfant de Charleroi convertie à l’islam, son histoire n’intéresse pas grand monde. De même lorsqu’il couvre à Bruxelles le procès des 19 accusés du Groupe islamique combattant marocain (GICM). Treize d’entre eux seront condamnés. Mais ils seront aussitôt libérés parce que les écoutes citées en preuve étaient illégales.

    Dès cette époque, le commissaire Alain Grignard n’hésitait pas à qualifier la Belgique de « carrefour du terrorisme », dit Pierre Guelff. Le journaliste revient alors à Molenbeek, où il a passé une partie de sa jeunesse et enseigné à de jeunes immigrants. « Je n’ai rien reconnu. Tout s’était islamisé. »

    Selon lui, « il y a eu beaucoup de laxisme, c’est certain. Mais, sur ces questions, on marche toujours sur des oeufs. On est vite traité de raciste. » Chose certaine, dit-il, « on savait depuis dix ans que la Belgique était une poudrière. Les politiques ne peuvent pas dire qu’on ne les avait pas avertis. La sonnette d’alarme avait été tirée ».
    Molenbeek et la face cachée de l’islamisme radical belge
    Pierre Guelff, Éditions Jourdan












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