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    Le soulèvement roumain décortiqué

    8 février 2017 | Jean-Frédéric Légaré-Tremblay - Collaborateur | Europe
    Une manifestation contre le gouvernement à Bucarest le 6 février 2017
    Photo: Daniel Mihailescu Agence France-Presse Une manifestation contre le gouvernement à Bucarest le 6 février 2017

    La Roumanie est secouée par les plus importantes manifestations depuis celles qui aboutirent à la chute du dictateur communiste Nicolae Ceausescu en 1989. En cause : des décrets gouvernementaux, dont l’un décriminalise des crimes de corruption mineure. Sous pression, Bucarest a reculé, mais les manifestants ont continué à battre le pavé. Pourquoi ? Réponse de Virginie Lasnier, doctorante en science politique à l’université McGill affiliée au CERIUM.

     

    Pourquoi les décrets ont-ils suscité un tel mécontentement ?

     

    Si la grogne sociale a été provoquée par le contenu des décrets, qui remettaient en question la lutte anticorruption des dernières années, elle l’a été tout autant par la façon dont le gouvernement a tenté de les adopter. Ils ont été publiés en pleine nuit par un gouvernement en place depuis à peine un mois, sans l’aval du Parlement. Cela met en lumière le caractère profondément intéressé de la législation proposée, qui aurait bénéficié avant tout aux membres du gouvernement, dont plusieurs font face à des accusations de corruption.

     

    Quelles sont les raisons profondes de ce soulèvement, le plus important en 27 ans de régime postcommuniste ?

     

    Bien qu’on trouve des scandales de corruption partout, la corruption à plus petite échelle est particulièrement endémique en Roumanie, comme dans la plupart des pays postcommunistes — le pays occupe le 57e rang sur 176 (le pire score) dans l’index de perception de la corruption de Transparency International. C’est avec ce type de corruption que sont aux prises les Roumains dans leur vie quotidienne, et c’est précisément ce que le gouvernement a tenté de banaliser avec les décrets.

     

    La Roumanie avait pourtant accompli de réels progrès dans sa lutte contre la corruption depuis son entrée dans l’UE, en 2007, ce que Bruxelles avait encore une fois reconnu fin janvier. Tenter d’assouplir les lois entourant cette bataille devenue un symbole national allait nécessairement susciter l’indignation sociale.

     

    Bien qu’on souligne partout l’ampleur extraordinaire des manifestations — en les comparant à celles de 1989 —, on doit noter que les Roumains n’ont pas attendu 27 ans pour sortir dans les rues. Ils ont cumulé une série de mobilisations, dont plusieurs ont atteint leur but. Les dernières en date, en 2015, ont réussi à renverser le gouvernement de Viktor Ponta, alors leader du Parti social-démocrate (PSD), à la suite d’un tragique incendie qui avait coûté la vie à plus de 60 personnes. Paradoxalement, c’est le même parti que les Roumains ont réélu le 11 décembre dernier, sur fond de promesses socio-économiques auxquelles une majorité rurale, souvent très pauvre, reste particulièrement sensible.

     

    Les manifestants proviennent quant à eux principalement des grands centres urbains comme Bucarest. La plupart n’appuient pas le PSD, mais n’ont pas trouvé d’options politiques convenables, ce qui explique en partie le faible taux de participation aux dernières élections (39,2 %). Ils veulent toutefois rappeler au nouveau gouvernement que les résultats électoraux ne lui donnent pas carte blanche et que la population agira en chien de garde contre ses abus de pouvoir.

     

    Peut-on faire un parallèle entre ce soulèvement et les révolutions de couleurs qui, dans l’Ukraine voisine et en Géorgie, notamment, ont fait annuler des résultats électoraux et renversé des gouvernements ?

     

    Ces cas présentent des similitudes, même si le contexte est plutôt différent.

     

    Comme en Ukraine et en Géorgie, il s’agit de manifestations de masse à caractère principalement pacifique et grâce auxquelles les citoyens ont réussi à obtenir gain de cause, ce qui est galvanisant pour la société civile.

     

    D’un autre côté, les révolutions colorées ont toutes eu lieu dans la foulée d’élections, au cours desquelles des fraudes massives avaient été commises et dénoncées par l’opposition politique. La principale récrimination des manifestants était donc la légitimité des élections en soi, et non une mesure adoptée par un gouvernement démocratiquement élu, comme en Roumanie actuellement.

     

    Il faut également souligner que la Roumanie est membre de l’UE, ce qui rend le facteur géopolitique, et notamment la division Occident-Russie, nettement moins déterminant. En fait, les pressions externes viennent principalement de Bruxelles et, comme les élites politiques roumaines sont encore très dépendantes de l’aide octroyée par l’UE, leurs impacts sont considérables.

     

    Contrairement à bien d’autres pays d’Europe de l’Est, la Roumanie résiste à la vague populiste de gauche et de droite flirtant avec l’autoritarisme. Pourquoi ?

     

    Il est vrai que la Roumanie a évité ce genre d’excès jusqu’à maintenant. Les pressions de l’UE, une société civile aux aguets et des réformes judiciaires somme toute fructueuses ont contribué à cette retenue.

     

    Cependant, rien n’est figé dans le temps, encore moins dans le contexte mondial actuel où le populisme a la cote. Plusieurs notent d’ailleurs que le PSD emprunte déjà, dans sa rhétorique conservatrice et dans ses façons de faire, des éléments rappelant les dérives autoritaires de la Hongrie et de la Pologne.

     

    D’un autre côté, bien que les manifestations aient un côté romantique, un pays démocratique ne peut être gouverné que par la rue. C’est donc aux Roumains que revient le devoir non seulement de dénoncer, mais aussi de participer à la vie politique par la voie formelle.













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