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    Le salut par le Ritalin

    Christian Rioux
    9 septembre 2016 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    Les mots pénètrent dans nos vies comme un voleur dans une maison vide. Ils s’installent et posent les pieds sur le canapé sans la moindre gêne. Le temps de le dire, ils prennent leurs habitudes et occupent tout l’espace sans qu’on s’interroge sur leur sens. Un jour, vous vous réveillez avec un squatter dans votre lit, sans savoir par où il a bien pu entrer.

     

    Ainsi en va-t-il de cette étrange « déradicalisation » qui émaille le vocabulaire des spécialistes autoproclamés du terrorisme. La presse ayant une infinie capacité à s’enticher des derniers vocables à la mode, le mot s’étale à pleines pages des médias sans que personne n’ait réfléchi à ce qu’il voulait dire. Depuis toujours, « radical » a pourtant évoqué les racines, ce qui est fondamental et essentiel. Au XIXe siècle, il prend un sens politique et identifie les réformateurs anglais. Dans la prude Amérique, les « radicals » désigneront vite l’extrême gauche. Est-ce à dire que de nos jours le libertaire Daniel Cohn-Bendit et le radical socialiste Georges Clemenceau devraient subir une cure de « déradicalisation » ?

     

    C’est bien à une forme de médicalisation de la politique que nous assistons ainsi que l’affirmait le fondateur d’Avocats sans frontières, Gilles-William Goldnadel. La déradicalisation, écrit-il dans Le Figaro, « signifie en creux que les coupeurs de tête et les poseurs de bombes sont moins des salauds que des malades, et qu’ils sont donc plus à plaindre qu’à détester ». Pour lui, la déradicalisation à laquelle nos gouvernements consacrent un nombre croissant de millions n’est rien de moins qu’une « arnaque » !

     

    Il faut dire qu’en France, le phénomène a mauvaise presse depuis que, la semaine dernière, un surveillant a été agressé au couteau à la prison d’Osny dans une unité justement consacrée à cette fameuse déradicalisation. « Nous sommes fatigués de ce mot qui ne veut rien dire », a tranché le secrétaire général du syndicat, Jean-François Forget.

     

    Ses propos, que certains qualifieront de simplistes, ne sont pourtant pas loin de recouper ceux du politologue Olivier Roy, un des meilleurs spécialistes du monde arabo-musulman. Vouloir déradicaliser les djihadistes est « absurde », a-t-il déclaré à la télévision suisse. « C’est comme si on décidait que, pour déradicaliser l’extrême gauche, il faut lui donner des cours de libéralisme économique. » Même constat chez son éminent collègue Pierre-Jean Luizard selon qui cette approche, qui fait du djihadisme « une maladie ou une déviance que l’on pourrait traiter à la façon d’une addiction », sert souvent à « occulter les enjeux politiques et historiques du chaos auquel le Moyen-Orient est aujourd’hui en proie ».

     

     

    On connaissait la propension de nos sociétés à transformer en malade le premier cancre venu et le criminel le plus ombrageux. De là à voir d’abord dans le terroriste une victime, il y a peut-être un pas à ne pas franchir. Mais le ridicule ne tue pas. Le psychiatre londonien de l’université Queen Mary Kamaldeep Bhui va jusqu’à affirmer que la radicalisation islamiste devrait être soignée comme l’alcoolisme ou le tabagisme. Il propose pour cela la détection précoce de ceux qui ont de la difficulté à se faire des amis et à débattre.

     

    À quel traitement médical aurait-il donc fallu soumettre ces milliers de marxistes-léninistes qui infiltraient les syndicats dans les années 1970 ? Certes, ces « radicals » ne prêchaient pas le terrorisme, bien que certains soient passés à l’acte en France, mais ils n’en défendaient pas moins la révolution armée et la dictature du prolétariat. Et combien de milliers d’hôpitaux aurait-il fallu construire après la dernière guerre alors que le communisme stalinien, idéologie totalitaire s’il en est une, représentait la première force politique dans certains pays d’Europe de l’Ouest ?

     

    Sans nier la place de la psychologie dans les cas individuels, reconnaissons qu’on n’aurait jamais vaincu le communisme à coups de thérapies et de Ritalin. Pourquoi en irait-il autrement aujourd’hui avec cette autre pensée totalitaire qu’est l’islamisme ? Reconnaissons aussi que cette approche psychologisante représente souvent un prétexte pour ne pas nommer le problème. Le 14 juin dernier, la Commission européenne publiait un texte sur « la prévention de la radicalisation conduisant à l’extrémisme violent ». Les fonctionnaires de Bruxelles trouvaient le moyen de disserter pendant 19 pages sur les « différents types de terrorisme » sans même écrire les mots islam, État islamique et salafisme. Comme si le massacre de Nice aurait pu être perpétré indifféremment par un bouddhiste orthodoxe, un athée fanatique ou un disciple de Mgr Lefebvre.

     

    D’aucuns verront dans cet aveuglement la dernière manifestation de cette concurrence des souffrances qui pousse la victimisation à l’absurde. Comme si ce monde profane avait troqué le pardon que promettait la foi pour une thérapie et un flacon de pilules remboursés par la sécurité sociale. Échange rassurant qui permet peut-être de croire que le mal n’existe pas.

     

    Pour ceux qui trouveraient cette réflexion un peu « radicale », sachez que, même si je n’en ai pas l’air, je me soigne…













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