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    La France cherche les coupables

    Tandis que le bilan s’alourdit à Nice, les critiques contre les dispositifs de sécurité fusent

    16 juillet 2016 |Christian Rioux | Europe
    À Nice, l’émotion était vive. Toute la journée vendredi, des gens encore sous le choc se sont recueillis autour d’un mémorial spontané.
    Photo: Valery Hache Agence France-Presse À Nice, l’émotion était vive. Toute la journée vendredi, des gens encore sous le choc se sont recueillis autour d’un mémorial spontané.

    Au moment où la France compte ses morts pour la troisième fois en moins de 18 mois, le pays se déchire comme jamais sur les raisons qui ont permis à un poids lourd de faucher 84 vies à Nice pendant le feu d’artifice du 14 juillet. Alors que l’auteur de ce carnage, Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, a rapidement été identifié, jamais les critiques n’ont été aussi sévères contre les dispositifs de sécurité mis en place par le gouvernement pour combattre le terrorisme.

     

    Ce deuxième attentat le plus meurtrier en France depuis ceux de Paris le 13 novembre dernier a fait au moins 84 morts et 202 blessés, dont 52 sont toujours entre la vie et la mort. Fait exceptionnel, une cinquantaine d’enfants ont été blessés par le bolide lancé à toute allure sur la promenade des Anglais. Dix sont décédés.

     

    Tôt dans la matinée, le président François Hollande s’est rendu au chevet des blessés afin de saluer le travail des secouristes et des policiers. Cerné par les critiques sur ses décisions en matière de sécurité, le président a appelé à « l’unité » et à « la cohésion » et rappelé qu’il prolongerait de trois mois l’état d’urgence qui devait s’arrêter le 26 juillet, après le Tour de France. Le président ne venait-il pas pourtant de faire adopter une loi qui devait justement remplacer cet état d’urgence ?

    Photo: Eric Gaillard Agence France-Presse Le président François Hollande a été la cible de critiques toute la journée vendredi.

    Alors que les forces de sécurité, mobilisées au maximum depuis plus d’un an, sont épuisées, le président entend faire appel aux quelque 26 000 réservistes de la Réserve Gendarmerie, surtout composée de retraités et de jeunes volontaires. « Nous sommes devant un combat qui va être long, l’ennemi va continuer à frapper », dit-il.

     

    La traditionnelle union nationale qui s’impose habituellement en ces circonstances n’aura tenu que quelques heures. Dès la matinée de vendredi, les politiques ont sévèrement critiqué ce qu’ils considèrent comme des failles dans le dispositif de sécurité du gouvernement. Généralement réservé en la matière, l’ancien premier ministre Alain Juppé a été le premier à monter aux barricades. « Je ne suis pas enquêteur, mais si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu […]. Bien sûr qu’il faut faire plus, qu’il faut faire mieux », a déclaré le favori à la primaire du principal parti d’opposition, Les Républicains (LR). Juppé pointe surtout les défaillances des services de renseignement.

     

    Des propos appuyés par le député Georges Fenech (LR), qui avait coprésidé une commission parlementaire sur les attentats du 13 novembre et dont le rapport a été remis pas plus tard que mardi dernier. Le député exige une réorganisation des services de renseignement et remet en question l’utilité de l’état d’urgence et du déploiement de 10 000 militaires. « Nous sommes très sceptiques quant à l’utilité et la pérennité de cette force, dit-il. Elle était présente devant le Bataclan et n’a pas eu l’autorisation d’ouvrir le feu », rappelle le député.

    Si nous sommes en guerre, eh bien, les militaires doivent pouvoir utiliser leurs armes de guerre!
    Henri Guaino, député de droite
     

    « Les forces de sécurité avaient pris toutes les dispositions possibles », a répliqué François Hollande avant de rentrer à l’Élysée. « Comment voulez-vous qu’un type ni fiché ni connu comme radical, qui passe à l’acte avec un dix-huit tonnes, puisse être appréhendé par les services de renseignement ? » a demandé le député socialiste Sébastien Pietrasanta, rapporteur socialiste de la commission parlementaire. Selon le député de droite Henri Guaino, interviewé sur Europe 1, un militaire avec un lance-roquettes aurait permis de neutraliser le camion. « Si nous sommes en guerre, eh bien, les militaires doivent pouvoir utiliser leurs armes de guerre ! » D’autres s’interrogent sur un état d’urgence qui n’a donné lieu qu’à très peu de perquisitions administratives et d’assignations. La veille de l’attentat, le président du Conseil régional et ex-maire de Nice, Christian Estrosi (LR), avait réclamé « un grand plan d’urgence » pour protéger les policiers et leur donner les moyens d’agir.

     

    « On ne va pas pleurer des morts tous les six mois », s’est contenté d’observer l’ancien président Nicolas Sarkozy, aujourd’hui président des Républicains. Tout en déplorant cette polémique, le député de gauche de Charente-Maritime, Olivier Falorni, réclame, lui, un « état d’urgence permanent ». Pour la présidente du Front national, Marine Le Pen, « la guerre contre le fléau du fondamentalisme islamiste n’a pas commencé, il est urgent maintenant de la déclarer ».

     

    Sur les ondes de France 2, le premier ministre, Manuel Valls, a répondu aux critiques. « Il y avait le même dispositif préparé, pensé au moment du Carnaval de Nice […] au début de l’année, le même dispositif que pour l’Euro, et moi, j’en ai assez qu’on remette en cause non pas le premier ministre ou le ministre de l’Intérieur, mais des forces de sécurité, les policiers, les services de renseignement. »

     

    Le terroriste identifié

    Photo: Giuseppe Cacace Agence France-Presse Les hommages et les mémoriaux se sont multipliés dans le monde et à Nice même.

    Les policiers ont rapidement identifié l’auteur de l’attentat. Il s’agit d’un Tunisien de 31 ans titulaire d’une carte de résident nommé Mohamed Lahouaiej-Bouhlel et en instance de divorce. Il était connu de la justice pour des faits de violence, de vol et de dégradation, mais n’était pas fiché par les services de renseignement et ne semblait pas particulièrement religieux. Son père, interviewé par BFM-TV, décrit un homme dépressif qui n’avait « pas de lien avec la religion ».

     

    Sans citer de fait précis concernant sa radicalisation islamiste, le procureur de la République, François Molins, a décrit un acte soigneusement prémédité, de la location du camion le plus lourd dans la localité de Saint-Laurent-du-Var jusqu’à son stationnement 24 heures à l’avance dans le quartier Auriol. Le procureur a souligné que « ce type d’action s’inscrit et correspond très exactement aux appels permanents au meurtre de ces organisations terroristes ». Les attaques au camion ont notamment été préconisées par le leader du groupe armé État islamique, Abou Mohammed Al-Adnani, ainsi que dans le journal d’al-Qaïda, Inspire. Sur France 2, Manuel Valls a parlé d’un homme « lié à l’islamisme radical », sans pour autant donner de détails.

     

    Trop faible démonstration de force ?

     

    Plusieurs experts ont par ailleurs rappelé que, dans de nombreux cas, les djihadistes qui sont passés à l’acte s’étaient radicalisés depuis peu. On cite notamment le cas de Yassin Salhi, qui avait décapité son employeur dans l’Isère en juin 2015 sans signes apparents de radicalisation. Au moment de mettre sous presse, l’attentat de Nice n’avait toujours pas été revendiqué.

     

    Cet attentat est « un pied de nez à la démonstration de force que la France voulait faire de ses armées et de sa puissance », a estimé le philosophe et essayiste Pascal Bruckner dans les pages du Figaro. Selon lui, le terroriste « a attendu le relâchement de la tension après la réussite de l’Euro pour frapper le symbole de la douceur de vivre et de la Riviera qu’est la ville de Nice ». Selon lui, « François Hollande doit faire ce que beaucoup d’experts lui demandent depuis deux ans : isolement des islamistes, neutralisation préventive des terroristes potentiels, expulsion des imams radicaux, fermeture des mosquées douteuses. »

     

    Djihadisme de troisième génération

     

    Sur les ondes de France Inter, le spécialiste du djihadisme Gilles Kepel a déploré que, embourbés dans leurs « chamailleries » habituelles, les leaders politiques n’aient pas encore compris que le « logiciel » des terroristes, et donc la réponse à apporter, avait changé. Le politologue voit dans ce mode opératoire, qui a évolué vers de plus en plus de simplicité dans l’action, « la signature de l’État islamique et de ce djihadisme de troisième génération », mettant en scène des individus qui suivent « la même feuille de route » et à qui on laisse une « grande latitude d’action ».

     

    Le débat qui se tiendra à l’Assemblée nationale dès mardi soir sur la prolongation de l’état d’urgence pourra difficilement éviter de s’interroger sur l’efficacité des mesures de sécurité promulguées après les attentats du 13 novembre et renforcées par la suite.

     

    Touchés au coeur, les Niçois se sont spontanément rués vers les hôpitaux pour donner de leur sang. Une minute de silence a été observée sur le podium du Tour de France et le court de la Coupe Davis. Comme sur la place de la République à Paris il y a sept mois à peine, les Niçois se sont rassemblés sur la promenade des Anglais pour rendre hommage aux victimes. Pour la troisième fois depuis 2015, la France va respecter trois jours de deuil national.

    À Nice, l’émotion était vive. Toute la journée vendredi, des gens encore sous le choc se sont recueillis autour d’un mémorial spontané. Le président François Hollande a été la cible de critiques toute la journée vendredi. Les hommages et les mémoriaux se sont multipliés dans le monde et à Nice même. Paris a illuminé la tour Eiffel aux couleurs du drapeau français.












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