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    Cette gauche qui se déchire

    John R. MacArthur
    6 juin 2016 | John R. MacArthur - John R. MacArthur est éditeur de «Harper’s Magazine». Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois. | Europe | Chroniques

    Il est rare que je signe des pétitions ou des déclarations de solidarité. Offrir facilement sa signature a tendance à la dévaluer, quelle que soit l’urgence affichée de la cause. En plus, on risque d’être dupe dans le feu de l’action — je pense aux malheureux gauchistes qui, sans le savoir, ont adhéré à la ligne staliniste lors de la guerre civile en Espagne.

     

    Cela dit, je n’ai pas hésité le 23 mai lorsque j’ai reçu un appel pour soutenir Aude Lancelin, ancien numéro deux de L’Obs, qui a été licenciée par l’hebdomadaire après un désaccord politique qui a profité, comme par hasard, au numéro un, Matthieu Croissandeau. La pétition mérite attention non seulement parce qu’Aude est une journaliste intègre de grande qualité, mais aussi parce que cela souligne une crise croissante dans la gauche française, ainsi que dans la presse de toute orientation politique.

     

    Résumons l’affaire. Selon le journal Libération, Aude Lancelin est « marquée à gauche de la gauche » dans ses préférences d’articles et d’entretiens, ce qui ne plaisait pas à Claude Perdriel, cofondateur de la revue et l’un des quatre actionnaires. Perdriel aurait constaté à haute voix qu’Aude Lancelin est « en faute avec la charte qu’elle a signée en arrivant à L’Obs » il y a deux ans. Dans ce journal « social-démocrate », a-t-il déclaré, Lancelin « publie des articles antidémocratiques ». Donc elle a apparemment dévié d’une « ligne » qui, jusque-là, n’était pas entièrement évidente.

     

    Aux auteurs de la pétition d’analyser : « On lit… qu’il y aurait eu un conflit entre la prétendue ligne de M. Croissandeau, dite “de toutes les gauches”, et celle d’Aude Lancelin… Il suffit de lire les éditoriaux dudit directeur de la rédaction pour s’apercevoir que “toutes les gauches”, ce sont en fait les seules “gauches” de Hollande, Valls et Macron. »

     

    La montée d’une orthodoxie

     

    En effet, la chronique de Croissandeau se montre généralement favorable au gouvernement et méprisante à l’égard des syndicats qui, actuellement, protestent avec violence contre le projet de loi El Khomri — une réforme qui permettrait, entre autres choses, des heures supplémentaires moins rémunérées.

     

    Que le Parti socialiste français soit de plus en plus libéral, c’est indéniable. Que la gauche, telle quelle, soit en difficulté, abandonnée par les ouvriers au chômage et devancée par le Front national, c’est également indiscutable. Qu’il y ait une crise politique en France suscitée par la fissure entre « deux gauches irréconciliables », pour reprendre les paroles de Manuel Valls, voilà qui est aussi évident. On n’a qu’à lire l’entretien dans L’Obs avec Jean-Luc Mélenchon publié le 28 avril (propos recueillis notamment par Matthieu Croissandeau et deux autres journalistes) pour voir à quel point « la gauche » est en train de s’entretuer. Valls est « un républicain de droite », Macron, une « coqueluche produite par le système pour faire exploser la gauche de l’intérieur ». Quant à Hollande, il a « fait du mot gauche la pauvre chose mensongère aujourd’hui au pouvoir ».

     

    En tant que journaliste et directeur de publication, je reconnais dans tout cela une importante confrontation politique par procuration. En revanche, ce qui me fait encore plus de peine dans le congédiement d’Aude Lancelin, c’est la montée d’une orthodoxie journalistique à L’Obs comme je la vois un peu partout dans le journalisme occidental. On a raison de ridiculiser la caricature de Lancelin comme promotrice d’une gauche extrême. Mais c’est surtout l’insipidité de Matthieu Croissandeau, plutôt que sa « ligne politique », qui me dérange. Dans ses écrits, j’entends la voix du comité — lisse, douce, et fade. Alors qu’il a répondu à ses accusateurs, Croissandeau a démenti avoir des intentions politiques : « Ma décision est managériale. La direction de la rédaction ne fonctionnait pas bien… »

     

    Je n’en doute pas. L’approche managériale est justement ce qui est en train de tuer le journalisme. « La demande des médias et des entreprises de presse de former leurs journalistes aux réalités du management est croissante », écrivait Nicolas Beytout en 2006, alors directeur du Figaro.

     

    Aude Lancelin incarne l’hétérodoxie intelligente dans la presse. Elle a encouragé, par exemple, le soulèvement du tabou à gauche au sujet de l’euro en présentant les opinions dissidentes d’Emmanuel Todd lorsqu’elle travaillait chez Marianne. Or, c’est un objet sacré pour les socialistes. Même l’archi-frondeur Jean-Luc Mélenchon hésite à prôner une sortie de la monnaie unique par crainte d’insulter « le rêve européen » des élites françaises, ces élites que Mélenchon dénonce comme une oligarchie. J’ignore même si Aude est pro ou anti-euro, mais je sais qu’elle défend la liberté d’expression. Oui, elle est de gauche, mais elle ne tient pas à une ligne de gauche.

     

    Ne soyons pas étonnés si la popularité de Hollande et la diffusion de L’Obs sont en chute.













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