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    «Un islam à la dérive»

    Le chercheur Rodolphe De Koninck observe une nette progression de l’intégrisme musulman en Asie

    21 mai 2016 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Europe
    À Aceh Besar, dans la province d’Aceh, un policier interpelle deux motocyclistes à propos de leurs pantalons. Cette province du nord de Sumatra a interdit aux musulmanes de porter des vêtements ajustés. Aceh est la seule province indonésienne à appliquer la charia.
    Photo: Chaideer Mahyuddin Agence France-Presse À Aceh Besar, dans la province d’Aceh, un policier interpelle deux motocyclistes à propos de leurs pantalons. Cette province du nord de Sumatra a interdit aux musulmanes de porter des vêtements ajustés. Aceh est la seule province indonésienne à appliquer la charia.

    On l’oublie trop souvent, le premier pays musulman du monde n’est ni l’Arabie saoudite, ni l’Égypte, ni la Turquie, mais l’Indonésie. Avec 88 % de musulmans, sur ses 237 millions d’habitants, l’Indonésie arrive loin devant n’importe quel pays arabe. Et elle est suivie de près par le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh. C’est donc en Asie que se joue aujourd’hui l’avenir de la deuxième religion monothéiste du monde. C’est pourquoi, face à la montée d’un islam de plus en plus obscurantiste dans les pays arabes, les meilleurs connaisseurs de l’Asie ont longtemps mis leur espoir dans un islam asiatique moins rigoriste et beaucoup plus tolérant.

     

    Mais cet espoir est aujourd’hui ébranlé, nous explique celui qui est probablement le meilleur spécialiste québécois de l’Indonésie, le géographe. Professeur à l’Université de Montréal, Rodolphe De Koninck fréquente la région depuis les années 1970, alors que, jeune diplômé des universités de Bordeaux et Laval, il faisait son doctorat à l’Université de Singapour. En 2002, l’Indonésie a connu son 11-Septembre sous la forme d’un triple attentat à la bombe perpétré par le groupe islamiste Jemaah Islamiyah qui a fait 202 morts. Si les partis islamistes ont jusqu’ici été tenus en échec, Rodolphe De Koninck constate depuis deux décennies un lent enfermement de la société civile à la faveur d’un islam de plus en plus rétrograde. Passionné par la richesse culturelle du Sud-Est asiatique, il considère que ce patrimoine culturel exceptionnel est aujourd’hui menacé par un fondamentalisme qui, en s’attaquant d’abord aux femmes, cherche à voiler toute la beauté du monde.

     

    Vous fréquentez le Sud-Est asiatique depuis plus de 40 ans. N’est-ce pas là, plus qu’au Moyen-Orient, que se jouera l’avenir de l’islam ?

     

    Il m’est souvent arrivé de dire que l’avenir de l’islam était en Asie. Il y a 15 ou 20 ans, alors qu’on pouvait déjà s’inquiéter des dérives de l’islam au Moyen-Orient — à commencer par le régime des ayatollahs en Iran —, en Asie, il n’y avait pas de signe avant-coureur d’islamisme radical. Il faut savoir que les quatre plus grands regroupements de musulmans au monde se trouvent en Indonésie, au Bangladesh, au Pakistan et en Inde. Ces quatre pays représentent plus de la moitié de la population musulmane du monde. Il faut donc comprendre que l’« oumma » est d’abord asiatique.

    L’islam et certaines de ses valeurs, comme le refus de l’enrichissement, le partage et le refus de l’ostentation, ont joué un rôle essentiel dans la lutte contre la corruption du régime. Et c’est cet islam qui est aujourd’hui progressivement accaparé par les intégristes. 
    Rodolphe De Koninck
     

    L’Indonésie, que vous fréquentez depuis longtemps, n’a-t-elle pas toujours connu un islam plutôt ouvert et tolérant ?

     

    À Java, où la population est à 95 % musulmane, l’islam se caractérisait jusqu’à tout récemment par un syncrétisme assez exceptionnel. Certes, les Javanais étaient musulmans et respectaient les piliers de l’islam, mais avec une tolérance remarquable à l’égard des autres religions. Cette région est un creuset où l’islam s’est fondu dans des pratiques préislamiques, hindouistes et animistes qui font une large place à la littérature, à la musique, à la danse, à la peinture et surtout au théâtre. Le théâtre de marionnette tout particulièrement est quelque chose de fabuleux dans la culture indonésienne. C’est avec lui que les enfants apprennent les grandes épopées du Mahabharata et du Ramayana, qui sont les deux grands textes sacrés de l’Inde. Ils assistent à ces représentations dès leur plus jeune âge. Les personnages de ces légendes sont aussi connus que le père Noël chez nous.

     

    N’existe-t-il pas aussi, dans certaines régions d’Indonésie, un islam plus orthodoxe ?

     

    Dès les années 1970, j’ai travaillé dans la province d’Aceh, qui est la province la plus strictement musulmane d’Indonésie. Cela s’explique parce que cette province est celle qui a le plus résisté à la colonisation néerlandaise. Et c’est aussi celle qui, par la suite, a le plus résisté au pouvoir central indonésien, jusqu’à obtenir un statut spécial.

     

    J’ai évidemment été témoin d’un islam plus rigoriste à Aceh, mais qui était quand même très détendu et tolérant. Les populations non musulmanes étaient bien acceptées. Le voile n’était pas porté du tout. Certes, il n’était pas question de boire de l’alcool en public, mais on pouvait très discrètement et de façon acceptée par les musulmans boire autre chose que des jus de fruits.

     

    En Indonésie, l’islam a joué un rôle important dans la résistance à la culture occidentale, mais aussi plus récemment face au pouvoir militaire de Suharto. De 1965 à 1998, l’Indonésie a connu trois décennies de domination militaire. L’islam et certaines de ses valeurs, comme le refus de l’enrichissement, le partage et le refus de l’ostentation, ont joué un rôle essentiel dans la lutte contre la corruption du régime. Et c’est cet islam qui est aujourd’hui progressivement accaparé par les intégristes.

     

    Quand les choses se sont-elles mises à changer ?

     

    Après quelques années d’éloignement, vers 2004, j’ai recommencé à fréquenter plus assidûment l’Indonésie. Je travaillais à l’Université Gadjah Mada, à Yogyakarta, dans le centre de l’île de Java. C’est la capitale culturelle javanaise, le centre de la formation des dalang, qui sont les grands prêtres qui manipulent les marionnettes derrière un drap et font toutes les voix. Ce sont des artistes accomplis.

     

    Tout doucement, on s’est mis à construire des mosquées qui n’étaient pas de style javanais, des mosquées financées par l’Arabie saoudite à coup de millions. On en a construit des centaines. Durant la dernière décennie, j’ai vu le port du voile se répandre alors qu’il était totalement inexistant. Aujourd’hui, plus de 80 % des femmes le portent. Seule une minorité ne le porte pas et elle est très ostracisée.

     

    En Malaisie, où j’ai passé beaucoup de temps, depuis 1988, l’apostasie entraîne automatiquement la perte de citoyenneté. Évidemment, il a toujours été plus ou moins inconcevable qu’un Malais abandonne sa religion. Mais ce n’était pas dans la Constitution. Aujourd’hui, c’est devenu une affaire strictement ethnique. Un Chinois de Malaisie n’est pas obligé d’être musulman. Mais un Malais l’est. S’il veut renoncer à sa religion, il est soumis aux tribunaux islamiques et à la charia.

     

    En Indonésie, les partis islamistes ont pourtant été écartés du pouvoir.

     

    Heureusement ! Les partis islamistes, qui sont devenus une force politique réelle après Suharto, se sont discrédités dans la dernière décennie à cause de la corruption. Le nouveau président a réussi à les neutraliser. Mais on est quand même aux prises avec une islamisation radicale de la société. Et, au rythme où vont les choses, on peut craindre qu’un jour l’État soit mis sous coupe réglée.

     

    Aujourd’hui, par exemple, sur les campus, les partis musulmans remettent en question les curriculums jugés antimusulmans. Depuis les années 1960, j’avais toujours vu les universités indonésiennes progresser. Mais, depuis 15 ans, c’est le contraire. On pousse les Chinois vers la porte de sortie parce qu’ils ne sont pas musulmans. On impose des curriculums islamiques avec l’enseignement obligatoire du Coran. Le résultat, c’est que la qualité des universités et des diplômes régresse. C’est particulièrement vrai en Malaisie.

     

    Quel rôle le voile islamique, qui n’est absolument pas dans les traditions de la région, a-t-il joué dans cette progression ?

     

    Ce fut une évolution subreptice. Et le foulard en a été le fer de lance idéologique. Traditionnellement, les femmes ont toujours occupé une place importante dans la société javanaise, que ce soit dans la famille ou en ce qui concerne la propriété de la terre. Elles avaient un comportement public plutôt libre. Certes, les hommes et les femmes de ces régions ont toujours été très pudiques, mais les femmes se sont toujours habillées de manière très féminine. Elles portaient une coiffure soignée avec le visage dégagé et des vêtements seyants avec un corsage. Le visage des Javanaises a toujours été rayonnant et sa beauté très visible.

     

    Vous imaginez le changement culturel que représente l’imposition du voile dans la majorité de la population ! Le foulard est une déclaration d‘intention. Aujourd’hui, de jeunes Indonésiennes m’expliquent que, si elles ne portent pas le voile, leurs frères disent qu’elles ne sont pas de bonnes musulmanes. C’est devenu progressivement un bel outil d’asservissement et d’enfermement.

     

    Quel effet la progression de l’islamisme a-t-il sur les arts indonésiens, qui sont d’une richesse exceptionnelle ?

     

    Pour moi, le patrimoine culturel phénoménal de l’Indonésie, qui est d’une fécondité unique, est en danger. Au même titre que le patrimoine culturel de bien des pays d’Afrique. On n’en est pas encore à la destruction des monuments bouddhistes et hindouistes, comme en Afghanistan, mais la remise en question de tout ce qui tourne autour de l’art javanais est réelle et inquiétante.

     

    Il y a deux ans, j’ai commencé à entendre que les islamistes remettaient en question les spectacles de marionnettes. L’été dernier, il était même question de fermer des théâtres. Les pauvres dalang sont de plus en plus soumis à la pression des imams salafistes, pour qui l’islam est incompatible avec le théâtre, la danse et l’art en général.

     

    Et l’islam, dans tout ça ?

     

    Je crois qu’il faut le dire, l’islam est une religion à la dérive. On assiste à la prise de contrôle d’une religion par des valeurs qui n’ont rien à voir avec la croyance en un dieu. C’est une dérive totalitaire. L’interdiction de l’apostasie en Malaisie est une loi totalitaire. On assiste à la progression d’une vision de l’islam qui est nihiliste. Disons-le, le régime saoudien est un régime voyou. Au moins, la Corée du Nord ne répand pas son poison ailleurs dans le monde.

     

    Cette dérive n’est pas apparue du jour au lendemain. Il y a certainement dans la nature même de l’islam un potentiel d’intolérance. Un potentiel qui ne peut être contré qu’à la condition qu’il y ait un contexte favorable. En Indonésie, jusqu’ici, le syncrétisme javanais avait neutralisé ses côtés les plus sombres. La dérive à laquelle nous assistons aujourd’hui diffère selon les pays. Il n’y a pas une forme unique de propagation de l’intégrisme musulman. C’est très différent dans les pays arabes, en France ou en Indonésie. Mais il y a un fond qui est commun. C’est que l’islam refuse le partage du pouvoir avec l’État.
     

    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.












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