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    Entrevue

    «Une transformation en un mouvement social structuré paraît difficile»

    30 avril 2016 |Ismaël Halissat - Libération | Europe
    À Nuit debout, le débat est démocratique et organisé.
    Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse À Nuit debout, le débat est démocratique et organisé.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Yves Sintomer est professeur en science politique à l’Université Paris-8 et chercheur invité au University College de Londres. Ses travaux portent sur la démocratie participative et la démocratie délibérative : jurys citoyens, budgets participatifs, conseils de quartier…


    En quoi l’organisation du mouvement Nuit debout est-elle originale ?

     

    Nuit debout s’inscrit dans la lignée d’Occupy Wall Street à New York, du 15-M espagnol à Madrid, des mobilisations dites des parapluies à Hong Kong ou des tournesols à Taïwan. En revanche, la France n’avait pas encore connu un tel mouvement, même si des rapprochements peuvent être faits avec Mai 68, où existaient des assemblées générales et des occupations de place. Mais avec une différence de taille : le débat est beaucoup plus démocratique et organisé à Nuit debout. On y fait attention à ce que la parole ne soit pas monopolisée par des organisations traditionnelles, par des hommes au détriment des femmes, ou bien encore que les interventions ne soient pas trop longues. En tout état de cause, l’assemblée générale opère une véritable libération de la parole pour certaines personnes qui habituellement n’ont pas accès à des tribunes.

     

    Autre point fort : seules les initiatives qui remportent une forte approbation peuvent être vraiment mises en oeuvre. Les meneurs et les leaders n’ont pas leur place dans ce type de mouvements, d’inspiration libertaire. En théorie, dans cette forme d’organisation, personne ne peut prendre une décision d’en haut.

     

    Proclamer que l’organisation du mouvement est horizontale suffit-il à faire disparaître les processus de domination existants dans nos sociétés ?

     

    C’est effectivement une mythologie de croire qu’une organisation où chacun peut prendre librement la parole pendant deux minutes est forcément égalitaire. Les rapports de pouvoir sont certes atténués par l’horizontalité, mais la plupart des participants ont un certain capital intellectuel et social. Les propositions qui vont emporter l’adhésion viennent souvent de gens qui ont une certaine expérience des luttes et une maîtrise de la communication.

     

    L’assemblée générale peut-elle être porteuse de propositions politiques ?

     

    L’assemblée générale permet d’annoncer des actions, de mettre en avant des valeurs, mais les décisions ne sont généralement prises uniquement que pour le jour même. Les débats repartent pratiquement à zéro d’un jour sur l’autre. Ils ne se cumulent pas. Au-delà d’un certain temps, ce fonctionnement s’épuisera. Mais il ne faut pas faire de l’assemblée générale la seule émanation valable de Nuit debout. C’est une structure parmi d’autres, une seule pièce du spectre. À côté, il y a les commissions qui font un travail de fond. Et puis, il y a la parole que chacun exprime dans les médias ou les multiples actions — intermittents, migrants, etc. — qui profitent de l’écho que leur donne le mouvement…

     

    Est-ce que ce mouvement doit se structurer pour durer ?

     

    Cette forme spécifique de mobilisation, sur une place, ouverte à tous ceux qui le veulent, peut difficilement se transformer en un mouvement social structuré, même si elle est en soi politique et si elle peut favoriser indirectement des formes plus classiques de lutte. Une place est avant tout un espace de parole et un endroit où l’on construit symboliquement ce que pourrait être une autre société. Toute tentative de transformer ce mouvement en une organisation structurée va se heurter à des divergences majeures entre les participants. Lorsque l’on est dans une usine ou une université, c’est-à-dire un lieu circonscrit, l’inverse d’une place ouverte, c’est un nombre de personnes déterminé qui prend une décision. Une large majorité peut alors parler pour tout le collectif. À partir du moment où l’on veut faire des choix qui engagent toutes les personnes qui prennent part à un mouvement, on est obligé de délimiter les contours.













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