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    France

    Nuit debout: «Il faut que ça reste souple»

    30 avril 2016 |Ismaël Halissat - Libération | Europe
    Le mouvement Nuit debout s’est donné comme objectif de proposer une nouvelle forme d’organisation.
    Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse Le mouvement Nuit debout s’est donné comme objectif de proposer une nouvelle forme d’organisation.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    La situation paraissait inextricable. Place de la République, à Paris, mardi après-midi, un petit groupe débat des règles… de débat. La discussion tourne un peu rond, le vent et la pluie du jour n’aidant pas. « C’est impossible de trouver la solution idéale tout de suite, ça fait plusieurs jours qu’on en discute, au bout d’un moment il faut simplement tester quelque chose », estime l’un des participants. Au milieu du cercle, un écriteau indique aux passants la nature des échanges : « commission démocratie sur la place ».

     

    Un mois après le lancement de Nuit debout, et alors que certains craignent un enlisement du mouvement, ce groupe de travail s’est donné comme objectif de proposer une nouvelle forme d’organisation. Et notamment de faire des propositions pour que l’assemblée générale soit en mesure de se positionner politiquement dans le débat public. L’idée : dépasser les votes au jour le jour, qui ne permettent pas d’engager Nuit debout sur le long terme, ni de définir un cadre où il serait possible de discuter, notamment, de « stratégie de lutte » ou d’objectifs communs. Un seul exemple : la fameuse règle des deux minutes maximum disponibles pour chaque interlocuteur, chronomètre en main. Avec ce système, le mouvement prend le risque de rester « centré sur lui-même », sans pouvoir dépasser les coups de gueule ou les appels à la mobilisation pour telle ou telle cause. Bref, Nuit debout serait paralysé par son manque d’efficacité concrète.

     

    À rebrousse-poil

     

    Le reproche est d’abord venu des initiateurs de la mobilisation, lancée avec le mot d’ordre « On ne rentre pas chez nous », après la manifestation syndicale du 31 mars. Rassemblés au sein du collectif Convergence des luttes, François Ruffin, rédacteur en chef du journal Fakir, l’économiste Frédéric Lordon et d’autres estiment les assemblées générales inadaptées à cette lutte, leur premier objectif étant le retrait de la loi travail. Un but qui, pour beaucoup à la place de la République, est déjà loin derrière. Dès le quatrième soir d’occupation, l’économiste sonnait ainsi l’alerte : « Nous n’occupons pas pour occuper, mais pour atteindre des objectifs politiques. »

    On ne peut pas penser ce mouvement avec le cadre classique de la lutte sociale, où l’on prévoit un coup pour une date, et où l’on négocie avec untel
    Ludo
     

    Depuis 20 minutes, ce soir-là, les débats tournaient autour de l’organisation de la cantine et du fait de savoir s’il fallait absolument cuisiner sur la place… L’économiste a par la suite développé sa pensée sur le concept d’horizontalité dans le mouvement : « Ce que je vais dire a sans doute tout pour prendre à rebrousse-poil les inclinations spontanées de la Nuit debout, mais tant pis. Je pense qu’à l’échelle macroscopique, il n’y a pas de politique sans une forme ou une autre d’institutionnalisation, et même de représentation. » Autrement dit, le mouvement Nuit debout ne peut pas fructifier avec un fonctionnement en « horizontalité pure ».

     

    Face au constat qu’ils font de l’immobilisme du mouvement, François Ruffin et ses camarades tentent alors de reprendre les choses en main, en organisant une soirée à la Bourse du travail intitulée « L’étape d’après ? ». En ouverture, le réalisateur de Merci patron ! exprime son sentiment : « Je me balade sur la place pour savoir ce qui est prévu dans deux ou trois semaines, savoir ce qu’est l’étape d’après. Et là, j’ai rien. » L’idée originelle d’une convergence entre la jeunesse et les salariés ne pourrait pas prendre corps, selon lui, avec le fonctionnement actuel de Nuit debout.

     

    Depuis, la graine a germé. Et sur la place, les débats pour faire évoluer le fonctionnement de l’assemblée générale se poursuivaient. D’une petite pochette bleue, Mathieu, le modérateur du jour, sort une vingtaine de feuilles détaillant l’état des réflexions : « Ce serait intéressant d’avoir vos retours sur ce qu’on veut proposer à l’assemblée générale. » Problème, pratiquement aucune des personnes présentes n’a lu les documents. Pendant que Manon tente d’en faire un résumé, les textes s’envolent sous l’effet du vent. Imperturbables, les participants essayent, malgré une averse de grêle, de faire avancer la réflexion. Sur plusieurs schémas complexes, le processus de vote « expérimental » est expliqué. « Le but, c’est d’arriver à trouver un socle de légitimation des prises de décision. Il faudrait que ce processus soit rapide. Une proposition est sur la table un jour, les gens en discutent et, trois ou quatre jours plus tard, une assemblée votante adopte ou non la suggestion, commente Mathieu. Mais surtout, il faut que tout ça reste souple, on ne veut pas reproduire le fonctionnement de l’Assemblée nationale française. » Un des participants se demande si la solution ne pourrait pas se trouver sur Internet : « Ça permettrait de prendre le temps de réfléchir aux idées proposées, et même de voter. »

     

    « Moments partagés »

     

    Si cette nécessité de trouver un espace pour les prises de décision est souvent revenue lors des débats en assemblée générale, elle est aussi relativisée par d’autres. « Ceux qui sont impliqués dans l’organisation sont très attentifs au processus démocratique. Mais je pense qu’on est ici dans une temporalité bien plus large de débordement des organisations classiques. On ne peut pas penser ce mouvement avec le cadre classique de la lutte sociale, où l’on prévoit un coup pour une date, et où l’on négocie avec untel », estime Ludo, impliqué dans Nuit debout à Paris depuis son lancement.

     

    Le jeune homme poursuit : « Il faut qu’on se laisse le temps. La véritable nouveauté ici, c’est que chacun propose, confronte et que ça s’étende un peu partout. Et quand un jour les gens rentreront chez eux, il restera ces connexions créées, ces moments partagés. De toute façon, c’est un mouvement qui va agir sur le long terme. » Pour lui, le débat sur l’horizontalité est un problème très relatif. D’autant que ces derniers jours, l’assemblée générale semble délaissée. Les participants continuent cependant de faire vivre les commissions thématiques (féminisme, éducation populaire, grève générale…).

     

    Et Nuit debout s’est quelque peu délocalisé sur des terrains de lutte par des occupations ou des manifestations sauvages, en soutien aux intermittents ou aux migrants. D’autres formes d’actions, plus directes, qui ne préfigurent pas vraiment une formalisation plus accrue du mouvement.

     

    Le refus de toute hiérarchie et l’« horizontalité » de son fonctionnement sont remis en cause par certains initiateurs du mouvement. Ou quand la recherche de l’efficacité s’oppose à l’idéal démocratique.













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