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    Molenbeek ou l’islamisme ordinaire

    Christian Rioux
    1 avril 2016 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    Le nom de Molenbeek est aujourd’hui connu dans le monde entier. Et pour cause. C’est dans ce quartier de Bruxelles, situé de l’autre côté du canal du Hainaut, à deux pas de la vieille ville, qu’on a retrouvé Salah Abdeslam, le logisticien des attentats de Paris. Depuis quelques semaines, la presse internationale s’est donc précipitée à Molenbeek à la recherche d’un imam radical, d’un jeune extrémiste, d’un passant lambda ou simplement de couleur locale.

     

    Il aura en effet fallu l’arrestation spectaculaire d’Abdeslam, après quatre mois de cavale, pour découvrir que Molenbeek était devenu, comme dit CNN, la « capitale logistique de l’État islamique ». C’est là qu’Abdeslam a grandi, a connu plusieurs de ses complices et s’est caché. C’est aussi là qu’avaient séjourné les assassins du commandant Massoud en Afghanistan, en 2001, ainsi que l’un des artisans des attentats de Madrid, en 2004. Le nom de Molenbeek est aussi associé à ceux de Medhdi Nemmouche, le terroriste du Musée juif de Bruxelles, et d’Amedy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher à Paris.

     

    S’il fallait n’en retenir qu’un parmi tous les témoignages sur Molenbeek, celui de la journaliste flamande Hind Fraihi, intitulé « En immersion à Molenbeek (La Différence», devrait décrocher la palme. Non pas que Fraihi eut découvert le scoop du siècle. Les deux mois qu’elle a passé à Molenbeek ne l’ont pas mis sur la piste de dangereux terroristes. Mais on referme le livre convaincu qu’elle a vu pire.

     

    La journaliste était partie en reportage avec en tête cette phrase de Salman Rushdie : « Les musulmans ne sont pas le problème. Les musulmans ont un problème. » Elle en revient avec la conviction que ledit problème est plus grave qu’elle ne le croyait. Hind Fraihi raconte ni plus ni moins l’islamisation ordinaire d’un quartier de Bruxelles. Comment celui-ci se transforme progressivement en ghetto et devient ce qu’elle nomme ironiquement une « petite république musulmane ».

     

    Au cours de ces deux mois où elle s’est fait passer pour une étudiante en sociologie, Fraihi a parlé à des imans plus ou moins radicaux, elle a recueilli les confidences de femmes qui craignaient d’être « victimes de commérage » si elles ne portaient pas le voile. Elle a fait le tour des trois maisons de jeunes du quartier et a parlé à une faune étrange en quête d’identité qu’elle surnomme les « punks musulmans ».

     

     

    Partout, c’est l’islam qui anime la vie, détermine les comportements, les codes vestimentaires et alimentaires. L’islam jusque dans les moindres replis de la vie de chacun. Dans les bibliothèques, les mosquées et les associations culturelles, il n’y a qu’à se baisser pour ramasser des livres qui prêchent ouvertement le « grand djihad » et l’assassinat des Juifs. Des jeunes, qui reprennent mot pour mot le discours de la victimisation, disent sans broncher préférer les revenus de la drogue aux bancs de l’école. D’autres racontent comment des « barbus » ont tenté de les recruter en leur proposant une forme de « blanchiment moral », écrit Fraihi.

     

    Plus on tourne les pages, plus l’atmosphère devient irrespirable. Ce livre n’a rien à voir avec le récit idyllique de l’immigration. Il montre au contraire combien cette immigration est une souffrance. Surtout pour la seconde génération, qui ne possède ni les codes du pays d’origine ni ceux du pays d’accueil. Des jeunes, plus ou moins analphabètes, qui en veulent tout autant à leurs parents qu’aux Belges pour ce vide moral, culturel et spirituel dans lequel on les a sciemment enfermés, sous prétexte d’ingénierie sociale.

     

    Partout, Fraihi croise une population qui craint de parler et d’en dire trop. Comme si elle se sentait observée, comme si tout le quartier était soumis à une loi non écrite. Une sorte de régime mafieux dans lequel dénoncer un coreligionnaire, fût-il terroriste, serait trahir les siens.

     

    On dit que la « radicalisation » passe plus par Internet que par les mosquées. Ce n’est pas ce que découvre Hind Fraihi. Les imans qu’elle croise n’hésitent pas à comparer les chrétiens à des chiens immondes. Ils rêvent de califat et traitent sans sourciller la Belgique de « pays de mécréants ».

     

    On découvre à Molenbeek un islam totalement soumis à l’Arabie saoudite et au Maroc. Bref, une religion qui n’a jamais connu l’équivalent du gallicanisme imposé par la force à l’Église de France dès la fin du Moyen-Âge. Un islam auprès duquel, d’ailleurs, l’ex-bourgmestre socialiste de la commune, Philippe Moureaux, a acheté la paix sociale en sous-traitant ses responsabilités.

     

    Certes, Fraihi tombe en partie dans le discours naïf du « véritable » islam qu’il faudrait distinguer du « faux ». Un peu comme à l’époque où il y avait le « bon » et le « mauvais » communisme. Comme si toutes les idées — et la religion en est une — ne devaient pas être jugées sur la façon dont elles s’incarnent dans le monde.

     

    J’oubliais. Le témoignage de Hind Fraihi a été écrit en 2005. Cela fait maintenant 11 ans ! À l’époque, la journaliste avait été traitée d’islamophobe, voire de raciste. Son livre avait vite été ignoré par la critique bien-pensante. Alors, n’allons surtout pas dire que nous ne savions pas.













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