Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Idées

    Les trois lectures de la violence djihadiste

    Marginalisation, idéologie, réalité géostratégique: pour y voir clair, il faut considérer conjointement tous ces facteurs

    26 mars 2016 | Rachad Antonius - Professeur de sociologie à l’UQAM | Europe
    Au Proche-Orient, la marginalisation sociale n’explique pas à elle seule pourquoi le groupe État islamique tranche la tête des coptes et des yézidis qui refusent de se convertir à l’islam, et pourquoi les femmes yézidies sont considérées comme des «butins de guerre». Sur la photo, des combattants chiites irakiens retirent un drapeau du groupe État islamique.
    Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse Au Proche-Orient, la marginalisation sociale n’explique pas à elle seule pourquoi le groupe État islamique tranche la tête des coptes et des yézidis qui refusent de se convertir à l’islam, et pourquoi les femmes yézidies sont considérées comme des «butins de guerre». Sur la photo, des combattants chiites irakiens retirent un drapeau du groupe État islamique.

    Les explications ont fusé depuis les événements tragiques de Bruxelles. Elles sont le plus souvent proposées par des acteurs engagés voulant légitimer leurs orientations politiques. Les courants de droite promeuvent la peur de l’immigration musulmane et de l’islam en s’appuyant sur une lecture culturaliste des événements, renforçant du coup le racisme et l’islamophobie. Les gouvernements occidentaux lisent les événements dans le cadre de la « guerre à la terreur » et justifient leurs dérives sécuritaires en insistant sur la dimension organisationnelle des réseaux islamistes. Ils nient les conséquences désastreuses de leurs politiques coloniales.

     

    Face à certaines réactions islamophobes, des courants de gauche s’attardent presque exclusivement aux facteurs de marginalisation économique, sociale et politique pour expliquer le basculement de jeunes dans le djihad violent. Ils évacuent le facteur idéologique, qu’ils réduisent à un facteur religieux, et ils le rejettent alors, estimant qu’il s’agit d’une essentialisation orientaliste.

     

    Aucune de ces explications, prises séparément, n’est satisfaisante pour comprendre les modalités de la violence des groupes djihadistes. Nous croyons plutôt que chacun de ces facteurs a un rôle explicatif spécifique.

     

    Marginalisation sociale

     

    La marginalisation économique et sociale et l’exclusion politique sont des facteurs majeurs de révolte. Dans les sociétés moyen-orientales, encore soumises au contrôle néocolonial et aux dictatures diverses, il était inévitable que les révoltes contre l’ordre établi se fassent dans la violence et dans un certain chaos. En cela, elles ressemblent à tous les mouvements de révolte du monde. Les soulèvements populaires arabes de 2011 ainsi que les soulèvements islamistes par la suite ont constitué deux modalités de ces révoltes. Dans les sociétés européennes, la marginalisation des jeunes arabo-musulmans a été, elle aussi, un facteur de révolte qui a facilité leur recrutement par les courants islamistes et leur inclusion dans le djihad global.

     

    Mais si la marginalisation peut expliquer le désir de se révolter, elle n’explique pas la forme particulière que prend la révolte. Elle n’explique pas pourquoi les jeunes embrigadés dans les attaques du Bataclan ou de Bruxelles inscrivent leur action non pas dans un cadre local (la lutte pour l’égalité et la dignité en France ou en Belgique), mais dans le cadre d’un djihad mondial contre les mécréants. Au Proche-Orient, elle n’explique pas pourquoi le groupe État islamique tranche la tête des coptes et des yézidis qui refusent de se convertir à l’islam, et pourquoi les femmes yézidies sont considérées comme des « butins de guerre », des sabaya dans le langage islamiste, qu’on peut offrir aux combattants pour les gratifier sexuellement.

     

    Compte tenu du désir de révolte, c’est le facteur idéologique qu’il faut prendre en considération pour comprendre comment la lutte va se faire. Comment l’ennemi est défini, de quelle façon il faut combattre, qui peut-on tuer, qui doit-on épargner, etc. Ces questions sont largement débattues dans les réseaux djihadistes, et les réponses constituent un tout assez cohérent, une philosophie politique qui oriente l’action et qui devient une véritable culture politique quand elle est intériorisée dans les esprits des combattants.

     

    Idéologie et religion

     

    Nous disons bien facteur idéologique et non pas religieux. Car l’islam se prête à de multiples interprétations. Il est traversé tant par des courants tolérants (avec tout ce que le mot « tolérant » recèle de hiérarchies) que par des courants suprémacistes, minoritaires dans l’histoire, mais fort présents aujourd’hui.

     

    Depuis une quarantaine d’années, le courant salafiste a été propagé à coup de milliards de dollars par des monarchies pétrolières, Arabie Saoudite en tête, pour asseoir la légitimité de leur pouvoir. Ces monarchies ont acheté l’allégeance des leaders religieux de nombreux pays musulmans, qui ont contribué ainsi à populariser et à normaliser les valeurs et les pratiques salafistes.

     

    On aurait tort de minimiser ce facteur qui culmine dans les violences djihadistes, mais qui se construit lentement à travers des pratiques apparemment anodines qui n’aboutissent pas nécessairement à la violence. Les modalités de la révolte des groupes djihadistes doivent leur spécificité à l’influence accrue de ces courants idéologiques. Pour saisir leur différence avec l’islam vécu, rappelons que le wahhabisme était considéré à ses débuts comme une hérésie par la grande majorité des juristes sunnites.

     

    Sous prétexte de ne pas alimenter l’islamophobie, certains considèrent ce courant idéologique comme étant une composante marginale, inoffensive, mais authentique de l’islam, le mettant du coup hors de portée de la critique légitime. Sa critique ne serait qu’un racisme déguisé envers les musulmans. Et c’est en effet parfois le cas ! Mais pas toujours. Cette approche apologétique ne permet pas de comprendre les dynamiques profondes qui sont à l’oeuvre dans le champ politique islamique et elle ne permet pas de combattre les dérives sectaires.

     

    Réalité géostratégique

     

    Le troisième facteur majeur est le facteur géostratégique. Ce sont des considérations géostratégiques qui ont amené les puissances néocoloniales à considérer que l’Arabie saoudite était leur meilleur allié arabe dans la région, que les talibans étaient des partenaires légitimes dans la lutte contre l’ex-Union soviétique, et que les mouvements djihadistes devaient être appuyés et armés pour faire tomber le régime syrien. Sans l’appui de la CIA et des services de renseignements européens durant les dernières décennies, les réseaux djihadistes ne seraient jamais parvenus au stade d’efficacité opérationnelle qu’ils ont atteint présentement. Mais ils ont outrepassé les limites qui leur avaient été fixées et se retournent maintenant contre les puissances occidentales qui les avaient aidés.

     

    Ce sont ces trois facteurs qu’il faut considérer conjointement pour comprendre la violence djihadiste et pour la combattre.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.