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    Les «pissous»?

    Christian Rioux
    22 janvier 2016 |Christian Rioux | Europe | Chroniques

    « On pique des colères, on gueule à grands coups. Mais par en arrière […] on est pissou », chantait quelque part dans les années 1990 l’irremplaçable Jean-Pierre Ferland. Difficile, pour un observateur québécois, de ne pas entendre en sourdine l’écho de ce petit air lancinant alors que se concluait mercredi à Paris la rencontre des sept pays les plus impliqués dans la coalition anti-groupe armé État islamique (EI). Une rencontre à laquelle le Canada brillait par son absence.

     

    Cette absence allait de soi. Qui peut feindre de s’en étonner ? Comme la Russie et la Turquie, aussi exclues des discussions, le Canada ne reçoit que la monnaie de sa pièce. Un mois plus tôt, le nouveau premier ministre Justin Trudeau n’était-il pas arrivé à Paris en clamant « Le Canada est de retour » ? Ces mots ne firent pas longtemps illusion. Quel « retour », en effet, puisque la toute première décision du jeune premier ministre à peine élu consista à annoncer que le Canada retirerait bientôt ses chasseurs CF-18 des frappes de la coalition en Syrie et en Irak.

     

    On peut difficilement imaginer décision plus à contretemps de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Le groupe EI frappe la France au coeur et fait 140 victimes, un mouvement de solidarité sans précédent agite les pays occidentaux, la France se déclare « en guerre » et François Hollande fait un blitz diplomatique afin de relancer la coalition contre le groupe EI, les États-Unis et la Russie se déclarent prêts à accentuer leurs bombardements. Or, tout ce que le Canada trouve à faire dans ce contexte, c’est de prendre la poudre d’escampette. Devant une journaliste de RTL qui lui demandait « alors, vous en êtes ou pas ? » (sur l’air de « vous avez du courage ou pas ? »), le mois dernier, Justin Trudeau se contenta de bredouiller que le Canada allait reprendre ses billes.

     

    Difficile d’imaginer une prestation plus pitoyable. Mais celle-ci n’est malheureusement pas une erreur de parcours. Elle illustre une forme bien connue d’exceptionnalisme canadien. Bref, la capacité du Canada de vivre hors du monde. Les terroristes frappent partout, mais lorsque les mêmes attentats se produisent à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa, il faut des jours avant que les médias osent même parler d’actes « terroristes ». Dans tous les pays européens sans exception, à l’heure de l’islamisme, l’intégration des populations arabo-musulmanes pose problème. Pourtant, au Canada, il se trouve nombre de beaux esprits pour prétendre que « chez nous, ce n’est pas pareil ». Hier à Davos, avec son discours jovialiste faisant l’éloge d’une mythique « diversité », Justin Trudeau avait l’air d’un premier ministre venu d’une autre planète.

     

     

    Si en campagne électorale on pouvait encore s’interroger sur la nécessité des frappes contre le groupe EI, ce n’est plus le cas depuis les attentats de Paris, Beyrouth, Tunis, Bamako, Ouagadougou, Istanbul et Jakarta. Selon les sondages, une majorité de Canadiens le reconnaît aujourd’hui. Au mieux, la décision canadienne apparaît donc comme une erreur à corriger. Au pire, elle risque de passer à l’histoire comme une forme de couardise.

     

    Certes, la lutte contre le terrorisme ne saurait se résumer à des bombardements. Elle est d’abord l’affaire des services de renseignement, sans oublier les efforts diplomatiques et le nécessaire combat idéologique contre l’islamisme. Mais dans le contexte où le groupe EI a pris pied sur un immense territoire qui menace aujourd’hui la Libye, le retrait canadien apparaît comme une démission.

     

    Sans être une panacée, ces bombardements produisent des résultats, certes insuffisants, mais utiles. « Nos efforts commencent à porter leurs fruits », a déclaré le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, aux côtés de son homologue américain, Ashton Carter. Selon ce dernier, le groupe EI a perdu 40 % de son territoire en Irak et 10 % en Syrie. Les djihadistes ont été défaits à Kobané, Sinjar et Ramadi. Après le bombardement de ses ressources pétrolières, le groupe EI a dû réduire de moitié le salaire de ses combattants. Pour le ministre britannique Michael Fallon, l’engagement entre dans une nouvelle phase. Il s’agit maintenant de couper « la tête du serpent », dit-il. En ligne de mire, on trouve les bastions de Raqqa et de Mossoul.

     

    Ces combats sur le terrain ont aussi un effet symbolique en décourageant les milliers de volontaires qui, de partout dans le monde, rêvent de rejoindre le califat. Il s’agit de « déraciner Daech [acronyme arabe du groupe EI] sur le terrain et dans les esprits », disait le ministre Le Drian.

     

    Nous ne sommes plus à l’époque de Lester B. Pearson et de Pierre Trudeau. En se retirant des frappes, non seulement le Canada s’exclut-il de lieux de décisions importants, non seulement ébranle-t-il la confiance de ses alliés, mais il se met aussi dans une position de vulnérabilité. Afin d’éviter de passer pour un mou, Justin Trudeau n’a cessé de répéter qu’à l’exception des frappes, il était prêt à faire « tout » ce que la coalition lui demanderait. En politique étrangère, il n’est jamais bon d’amorcer son mandat en se créant ainsi une dette… qu’il faudra bien payer un jour.













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