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    Un million de migrants sont entrés en Europe

    La crise migratoire est la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale

    23 décembre 2015 |Michel Henry - Libération | Europe

    Le million. Au 21 décembre, 1 005 504 migrants et réfugiés étaient entrés en Europe (3 % par terre et 97 % par mer) depuis le début de l’année, un nombre record, la plupart (816 752) débarquant sur les côtes grecques, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Ces arrivées, également effectuées par l’Italie (150 000), la Malte, la Bulgarie, l’Espagne et Chypre, représentent un nombre quatre fois plus élevé qu’en 2014. « C’est le plus gros afflux depuis la Seconde Guerre mondiale », note l’OIM.

     

    La moitié est composée de Syriens fuyant la guerre, 20 % sont afghans, 7 % irakiens, selon l’OIM et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Cette année, déjà 3692 migrants sont morts en tentant de traverser la Méditerranée, soit plus de dix par jour — et 400 de plus par rapport à toute l’année 2014. Mardi, 11 sont morts lors d’un naufrage en mer Égée. « On ne peut pas se contenter de compter le nombre d’arrivants ou les près de 4000 disparus ou noyés, a indiqué ce mardi le directeur général de l’OIM, William Lacy Swing. Il faut agir. La migration doit être légale, sûre et sécuritaire pour tous : les migrants et les pays qui vont devenir leur nouvelle patrie. »

     

    Absence de réponse coordonnée

     

    Voeu pieux. Car l’Europe vit moins une « crise des migrants » qu’elle subit son incapacité à définir une politique commune sur l’immigration, chaque pays préférant garder sa souveraineté en la matière. Sur un territoire regroupant 500 millions d’habitants, ce devrait être arithmétiquement possible d’absorber un million de personnes — d’autant que c’est juridiquement obligatoire, sachant qu’environ 80 % des hommes et des femmes proviennent de pays en guerre, ce qui leur donne un droit quasi automatique au statut de réfugié.

     

    Pour l’ancienne commissaire européenne Emma Bonino, « la prétendue crise des réfugiés n’aurait jamais dû devenir une urgence. Malheureusement, l’absence de réponse coordonnée a transformé un problème gérable en grave crise politique — qui pourrait détruire l’UE, comme la chancelière Merkel a prévenu ».Bonino épingle des États membres « égoïstement repliés sur leurs propres intérêts ».

     

    Comme un trou noir

     

    Sylvie Guillaume, députée européenne du Parti socialiste, dénonçait, lors d’une récente journée d’étude à Paris, la « politique du chacun pour soi, avec une approche non coordonnée ». Mi-décembre, les capitales européennes n’avaient déplacé dans différents pays que 200 demandeurs d’asile sur les 160 000 promis, alors que c’est la seule solution, martèle le HCR, pour faire face à la situation et éviter un effondrement des systèmes d’asile.

     

    Les dirigeants des Vingt-Huit font « beaucoup de sommets pour peu de résultats concrets, avec toujours les mêmes blocages : “vas-y toi d’abord, je verrai ensuite ce que je fais” »,explique Sylvie Guillaume, pour qui chaque sommet accouche d’une nouvelle proposition qu’on oublie ensuite de mettre en oeuvre. « L’UE navigue à vue, renchérissait lors du même colloque le juriste Serge Slama, c’est un bateau où chacun rame dans son sens.On invente des solutions, mais au moment où elles sont adoptées, on sait qu’elles sont périmées. »

     

    Dans ce chaos, la France, qui a enregistré 69 000 demandes d’asile au cours des 11 premiers mois de 2015 (en hausse de 17 % sur un an), fait figure de mauvais élève. « Depuis dix ans, elle a rendu son système d’asile très peu accueillant, avec un taux de reconnaissance très faible et des conditions d’accueil épouvantables, rappelle Slama. Pendant 15 ans, on a sous-dimensionné le système pour le rendre dissuasif, et ça a fonctionné. » Pour le sociologue Antoine Pécoud, « c’est un choix politique de gérer les migrations comme un trou noir ».

     

    Seule Angela Merkel s’est mise à la hauteur en acceptant de recevoir tous les migrants, soit un million de demandeurs dans l’année. Malgré l’engorgement du système d’asile, les pressions au sein de sa coalition et les interrogations de l’opinion publique, la chancelière allemande a refusé de revenir sur sa position : « Si maintenant nous devons nous excuser de présenter un visage amical à des gens en détresse, ce n’est pas mon pays », justifiait-elle en septembre.

     

    Un problème mondial plus qu’européen

     

    L’attitude frileuse de l’Europe s’explique d’autant moins qu’elle n’est que marginalement touchée par le phénomène. La planète a compté en 2014 près de 60 millions de déplacés forcés (dont 19,5 millions hors de leur pays), et ce chiffre devrait être dépassé en 2015. La répartition se fait de façon très inégale, rappelle le HCR : la Turquie est le premier pays d’accueil (plus de 2 millions de réfugiés), le Liban accueille le plus de réfugiés par rapport à sa population (209 pour 1000 habitants) et l’Éthiopie, le plus par rapport à ses ressources (469 réfugiés pour un dollar de PIB par habitant).

     

    Les pays riches n’en accueillent qu’une petite partie : 86 % des 14 millions de réfugiés dénombrés par la Banque mondiale en 2014 ont été reçus par des pays pauvres ou émergents, les riches n’en récupérant que 1,6 million. « Je ne comprends pas pourquoi on dit que c’est un problème européen. C’est un problème mondial », a relevé mardi Michael Moller, directeur du bureau de l’ONU à Genève.

     

    Si 2015 a été « l’année du migrant » selon le directeur général de l’OIM, William Lacy Swing, il faut à ses yeux s’inquiéter devant tous ceux qui dépeignent « un fléau social » et alimentent un « débat unilatéral, centré sur la peur, la négativité et la sécurité ». Du côté des dirigeants, Swing s’alarme de ne voir qu’« absence de courage, manque de leadership et de sensibilité morale ». « Le bon sens et la générosité des gens ordinaires, cela ne suffit pas : les ONG, submergées, sont arrivées à un point critique », alerte le patron du HCR, António Guterres.

     

    Alors que le nombre des réfugiés dans le monde a progressé de 45 % depuis quatre ans — en 2010, 11 000 personnes par jour en moyenne étaient déplacées en raison d’un conflit ; en 2014, elles étaient 42 500 —, Guterres affirme que « le moment est venu d’un changement radical dans les efforts internationaux pour gérer les déplacements ». L’Europe ne l’a pas compris et joue son avenir à ne pas vouloir s’y adapter.













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