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    Le défi catalan

    François Brousseau
    28 septembre 2015 | François Brousseau - François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. | Europe | Chroniques

    Ils voulaient absolument un référendum. Mais Madrid a obstinément refusé aux Catalans ce que les Écossais avaient obtenu de Londres il y a un an, à savoir le droit de décider librement de leur appartenance nationale et de se séparer, le cas échéant, du pays dont ils font partie.

     

    C’est pourquoi les indépendantistes catalans ont d’abord organisé, l’année dernière, une sorte de consultation autogérée, moralement légitime, mais dénuée de toute légalité constitutionnelle. Elle avait donné un résultat positif mais contestable : le 9 novembre 2014, 80 % avaient voté « oui »… mais avec seulement 40 % de participation, beaucoup d’anti-indépendantistes ayant choisi de boycotter le vote. Le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, avait traité tout l’exercice par le dédain et l’ironie.

     

    Dix mois plus tard, ceux qui dirigent à Barcelone sont revenus à la charge. Ils ont habilement contourné l’obstacle légal — le « mur » opposé par Madrid, qui nie tout droit à l’autodétermination à l’intérieur de l’Espagne — et organisé, au grand dam de Madrid, ce qu’on peut qualifier de première élection référendaire sur l’indépendance jamais tenue dans un pays démocratique.

     

    L’élection régionale d’hier était tout à fait légale, mais on lui a solennellement donné un contenu « plébiscitaire » (c’est le mot utilisé là-bas, repris hier soir par le président Artur Mas), axé sur un seul enjeu : oui ou non à l’indépendance de la Catalogne. Tous les partis catalans — y compris à droite — se sont déterminés, et ont fait campagne, par rapport à cette unique question.

     

    Le résultat ? Un grand succès démocratique : un taux de participation sans précédent (supérieur à 75 %, alors qu’aux élections régionales passées, il n’avait jamais atteint les 70 %) qui donne toute sa légitimité à l’opération. Avec une majorité absolue (en sièges) aux formations pro-indépendance, appuyée sur 48 % des suffrages exprimés.

     

    Ce résultat montre — au minimum — qu’une majorité de citoyens est aujourd’hui désireuse de se prononcer sur la question de l’appartenance nationale (quelques petites formations liguées derrière l’option unioniste se déclarant simultanément favorables au dret a decidir, c’est-à-dire à la tenue d’un référendum décisionnel).

     

    Il ressort aussi de ce vote qu’environ la moitié des Catalans seraient, dès aujourd’hui, prêts à faire le grand saut — alors qu’en 2005, il n’y avait pas 20 % d’indépendantistes en Catalogne.

     

    Dans ce vote historique, il y a au moins trois défis…

     

    D’abord, un défi au pouvoir central de Madrid, autiste et buté dans son refus de réviser le concept d’un État unitaire, insensible aux aspirations d’un autre peuple dans cet État.

     

    L’idée selon laquelle un compromis, une grande révision constitutionnelle, pourrait freiner la poussée indépendantiste n’a jamais effleuré Mariano Rajoy. Il dit en substance : l’Espagne est indivisible, l’indépendance est illégale, nous bloquerons tout geste en ce sens… par les tribunaux, mais au besoin par la force, comme l’a rappelé le ministre de la Défense le 9 septembre. Fin de la discussion.

     

    Cette attitude intransigeante n’a cessé de faire progresser le désir d’indépendance. Mais de nouveaux gouvernants, à Madrid, pourraient bientôt la réviser. Des élections au Parlement espagnol sont prévues en décembre, et le Parti Populaire au pouvoir est aujourd’hui menacé…

     

    On peut imaginer un gouvernement de gauche — des socialistes alliés au nouveau parti Podemos — qui traiterait la question catalane avec un peu moins de mépris et un peu plus de clairvoyance stratégique. Qui sait… peut-être même en relevant le défi catalan, et en laissant se tenir un référendum ? On peut rêver…

     

    Second défi, à l’Europe. Jusqu’à maintenant, les instances de Bruxelles, et les quelques leaders politiques qui se sont prononcés, ont appuyé Madrid, ou ont répété la ligne selon laquelle des Catalans sortis de l’Espagne seraient ipso facto exclus de l’Union européenne. Approche simpliste, étroitement légaliste, alors que l’Europe, elle-même en crise profonde, a un problème croissant de légitimité et d’attractivité.

     

    Une ligne dure, à courte vue, contre des aspirations exprimées démocratiquement — qui plus est, par un (relatif) poids lourd économique comme la Catalogne. Avec de possibles effets pervers d’alimenter « d’autres » crises catalanes sur le Vieux Continent…

     

    Enfin, les Catalans, peuple moderne, libéral, sophistiqué, posent un défi d’ordre universel, en tentant de remettre en avant, au XXIe siècle, la question des nations dans les grands ensembles, d’une manière qui ne soit ni une régression ni un repli sur soi.













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