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    Migrants

    À quoi sert l’Europe?

    Bruxelles se contente du service minimum

    25 avril 2015 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Europe
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    «J’aurais voulu que nous soyons déjà plus ambitieux. » C’est par ces mots que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a accueilli les décisions du sommet européen extraordinaire qui s’est tenu jeudi à Bruxelles. Un sommet censé répondre à la crise migratoire qui se déroule en Méditerranée depuis des mois et qui a provoqué cette semaine le naufrage et la mort de plus de 1000 réfugiés. « Une hécatombe jamais vue en Méditerranée », selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

     

    Il aura fallu deux naufrages extraordinaires et consécutifs pour que les appels à l’aide de l’Italie soient enfin entendus. Et pour apprendre au passage que, depuis 15 ans, 22 000 personnes étaient mortes en tentant de gagner l’Europe, une moyenne de 1500 morts par an, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Devant cette hécatombe, l’Union européenne a choisi de doubler les moyens de son agence Frontex, qui garde les frontières, et de tripler ceux accordés à l’opération de surveillance des frontières Triton, qui a remplacé l’opération de sauvetage italienne Mare Nostrum. Cette dernière avait été accusée de favoriser l’immigration illégale puisque les réfugiés étaient de plus en plus assurés d’être secourus. D’autant plus que l’Italie n’enregistrait pas toujours les réfugiés, facilitant ainsi leur départ vers d’autres pays de l’Union.

     

    Un compromis

     

    Bruxelles a donc cherché à renforcer les moyens humanitaires sans pour autant garantir le sauvetage de tous les bateaux, ce qui offrirait aux trafiquants une voie royale, pensent la plupart des pays. Difficile exercice qui a amené à rejeter les propositions de Jean-Claude Juncker qui proposait d’accueillir en Europe 10 000 réfugiés et de réformer la politique de l’Union en se donnant un programme d’immigration économique.

     

    Constatant qu’il n’y avait guère de consensus parmi eux, les 28 pays membres de l’Union européenne se sont donc contentés d’un compromis a minima. À preuve, seuls cinq pays se répartissent l’essentiel de la tâche d’accueillir les réfugiés. Le sommet a d’ailleurs rejeté une proposition visant à appliquer le principe de solidarité dans la répartition des demandeurs d’asile.

     

    On sait par exemple que la Grande-Bretagne, en pleine campagne électorale, a contribué d’autant plus généreusement à l’effort financier (avec 3 hélicoptères, 2 bateaux de sauvetage et 30 spécialistes) qu’elle n’entend pas accueillir plus de réfugiés.

     

    Le chaos libyen

     

    À nouveau, ce sont les Italiens qui ont montré du doigt la véritable cause de ces drames : le chaos libyen. Cela ne fait pas de doute pour le président du Conseil, Matteo Renzi. « En l’état actuel, on ne peut pas empêcher les départs en raison de la guerre civile, mais la solution du problème libyen est une priorité, car 91 % des migrants partent de ce pays », dit-il.

     

    Malheureusement, les résolutions de l’Union européenne risquent de ne pas y changer grand-chose. Si celle-ci veut demander l’aval de l’ONU afin de pouvoir détruire les bateaux des passeurs libyens, le problème n’en restera pas moins entier, comme le soulignait le chef du groupe libéral et démocrate du Parlement européen. Selon Guy Verhofstadt, il aurait absolument fallu « appuyer une mission onusienne de stabilisation de la Libye ».

     

    À mille lieues politiquement des libéraux, le souverainiste français Nicolas Dupont-Aignan dit pourtant la même chose. « La vraie question est de savoir comment régler le cas de la Libye, véritable porte de sortie des migrants, dit-il. Le silence assourdissant de ceux qui sont à l’origine de l’intervention en Libye [France et Grande-Bretagne], et donc directement responsables de la déstabilisation tout entière d’une région, est d’ailleurs révélateur du malaise que suscitent ces erreurs passées d’une politique étrangère basée sur l’émotion. »

     

    La Tripolitaine

     

    On sait que la plupart des bateaux de réfugiés qui partent vers l’Italie viennent des côtes de la Tripolitaine, la région du Nord-Ouest contrôlée par des dissidents parmi lesquels on trouve un grand nombre d’islamistes. Traditionnellement, cette région riche a toujours accueilli beaucoup d’immigrants. On soupçonne aujourd’hui les autorités de les laisser partir non seulement à cause du chaos dans le pays, mais aussi pour faire pression sur l’Europe afin d’obtenir plus d’argent et une éventuelle reconnaissance officielle. « Le camp de Tripoli cherche à utiliser l’affaire migratoire pour se faire reconnaître comme une autorité de fait », déclarait l’expert tunisien Rafaa Tahib dans le quotidien Le Monde.

     

    Mais réclamer une intervention en Libye reviendrait à reconnaître l’erreur d’y être intervenu ou du moins d’avoir quitté le pays avant qu’il soit vraiment stabilisé. D’autant plus qu’on ne voit pas qui, de la France et de la Grande-Bretagne, aurait aujourd’hui les moyens d’une nouvelle intervention.

     

    Une union méditerranéenne ?

     

    L’approche minimaliste de l’Union européenne a certes mécontenté les ONG, comme Asile Amnesty France qui réclame une nouvelle opération Mare Nostrum. Mais le sommet de jeudi a aussi mécontenté les responsables de l’ONU. « La réponse de l’Union européenne doit aller au-delà », a affirmé le haut-commissaire aux réfugiés Antonio Guterres. Selon lui, il faut absolument travailler avec les pays d’origine et de transit pour mettre fin aux causes de cet exode.

     

    L’une des grandes difficultés du traitement équitable des migrants consiste à distinguer les réfugiés proprement dits, qui ont des droits garantis par les conventions internationales, des immigrants économiques. « Il est absolument scandaleux d’appeler migrants clandestins les Afghans, les Syriens, les Érythréens, les Somaliens qui partent de chez eux parce qu’ils sont exposés à un risque vital dans leur pays », déclarait au journal La Croix la chercheuse du CNRS Hélène Thiollet.

     

    « Toute la difficulté portera sur la répartition entre les États membres de l’accueil des réfugiés, car tous les gouvernements sont confrontés à la montée de mouvements anti-immigration », disait au journal Les Échos Pierre Vimont, de la Fondation Carnegie Europe. En 2014, l’Europe n’a accueilli que 5 % des réfugiés syriens. Or, les opposants à l’immigration, comme la Ligue du Nord en Italie, ne font pas cette distinction. La Ligue a même appelé la population à boycotter l’arrivée des réfugiés et à refuser de les héberger. Aux Pays-Bas, où le nombre de demandes de statut de réfugié a augmenté de 75 % depuis le début de l’année, le gouvernement a décidé de durcir les conditions d’accueil des réfugiés et demandeurs d’asile.

     

    Alors que seulement 8 des 28 membres de l’Union européenne ont accepté de contribuer à l’opération en cours, on peut sérieusement se demander si l’Union européenne est toujours le lieu idéal d’une telle discussion. Et si une union méditerranéenne, autrefois imaginée par Nicolas Sarkozy, ne ferait pas beaucoup mieux.













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